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La Diversité : y rentrer ou en sortir ?

mercredi 12 mai 2010, par Bertrand Vergely

Ancien normalien et agrégé de philosophie, Bertrand Vergely enseigne la philosophie en première supérieure à Orléans ainsi qu’à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Institut de théologie orthodoxe de Saint-Serge.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont La souffrance. Recherche du sens perdu (Gallimard, « Folio essais ») et Le silence de Dieu. Face au malheur du monde (Presses de la Renaissance, 2006). Il intervient sur les thèmes de la souffrance et de la mort dans les facultés de médecine de Reims et de Tours. L’un de ses livres s’intitulait Voyage au bout d’une vie (Bartillard, 2004).
Il est aussi l’auteur d’une Petite philosophie du bonheur, publiée par les éditions Milan dans la collection « Pause philo » en 2002. Chez ce même éditeur, mais dans la collection les « Essentiels », Bertrand Vergely propose une série de textes sur quelques grands philosophes et leur philosophie dont, en 2007, Pascal ou l’expérience de l’infini et, en 2009, Montaigne ou la vie comme chef-d’œuvre.

***

Pour qu’il n’y ait pas de confusion dans notre relation au problème de ce matin, je vais préciser que je voudrais vous apporter un éclairage philosophique et non politique. Nous parlerons du politique, mais je voudrais vous proposer un détour philosophique pour essayer de voir comment on peut donner du sens à la diversité. Ce qui m’intéresse est de prendre du recul pour apercevoir pourquoi la notion de diversité est originale et pourquoi elle mérite d’être défendue.
Je vous parlerai de 3 sujets à partir de 3 images : les Marx Brothers, Arcimboldo et le Ku Klux Klan. Ensuite, je vous parlerai également de Jean-Jacques Rousseau. Vous verrez que ces images vont permettre de fixer ce qu’est la notion de diversité.
Dans un premier temps, je crois qu’il faut des définitions et un domaine de réalité. Ensuite, je vous montrerai que la diversité implique une démarche originale de la pensée et qu’elle a des implications morales et politiques. Enfin, j’essaierai de voir comment aujourd’hui on peut accueillir la diversité et même faire un travail mental sur la diversité qui peut, si on le fait bien, radicalement changer notre vision du monde. Je crois que la diversité participe d’une vision du monde ; nous sommes dans un processus de mondialisation, de diversification et il faut s’en saisir comme une chance pour pouvoir penser plus large et mieux.

1. Définition. Les Marx Brothers

a) Divergence. Parce qu’il faut toujours partir des mots, je rappelle que bien que la diversité fasse toujours penser au concept mathématique de pluralité, ce n’est pas cela. La diversité ne consiste pas à mettre plusieurs personnes dans une pièce ; « diversité » vient de diuersus, qui renvoie à la divergence. Pourquoi la diversité est-elle tout à fait étonnante ? Parce que c’est un processus de divergence qui va créer des convergences, parce que cela vit sur le mode de la divergence. C’est simple : si tout le monde diverge, en apparence, tout le monde s’éloigne de tout le monde, mais en vérité, tout le monde se rapproche de tout le monde parce que tout le monde diverge. On voit là apparaître un ordre singulier, celui de la diversité, c’est-à-dire une manière totalement inconnue de créer de l’ordre. Qu’est-ce que ce mode divergent ? Il se trouve à l’intérieur de la vie car la diversité est la caractéristique de la vie et de la manière dont elle se maintient en équilibre. Que fait le vivant ? Il grouille de vie, il prolifère, il diverge : c’est pourquoi il se renouvelle et maintient l’identité de la vie. On se trouve là devant quelque chose d’étonnant, symbolisé aujourd’hui par la notion de biodiversité.

b) Diversion. Il est intéressant de voir qu’à l’intérieur de la diversité dans notre domaine humain, deux phénomènes doivent nous alerter. D’abord, diverger crée la diversion. Qu’est-ce que la diversion ? Dans l’ordre de la stratégie militaire, il s’agit d’une opération extrêmement créatrice qui permet en général de remporter une bataille. Mais dans la vie quotidienne, nous faisons tous diversion : que se passe-t-il quand on est face à un fou furieux qui poursuit quelque chose en ligne droite, d’une manière – dirais-je – assez fanatique ? On est obligé de pratiquer des diversions pour l’arrêter et donc d’introduire à un moment quelque chose qui vient d’ailleurs. La diversité est une opération mentale qui vise à faire diversion, à introduire, donc, de la divergence pour éviter qu’il y ait des phénomènes d’emballement ou de fixité. La vie n’est pas une ligne droite.

c) Divertissement. La diversité renvoie au problème du divertissement. Qu’est-ce que le divertissement ? C’est ce qui relâche les tensions et est donc extrêmement récréatif. Entrer dans une pensée de la diversité, c’est entrer dans une pensée extrêmement originale dont je dirais que la caractéristique principale est la suivante : c’est la sortie d’un mode de pensée binaire. On a tendance à opposer l’ordre au désordre ou le désordre à l’ordre ; cela peut donner deux types de dictature, celle du principe et du parti uniques, de la pensée monolithique, ou celle du chaos, l’anarchie ou l’hyperindividualisme. La diversité n’est pas le désordre opposé à l’ordre : elle ne s’oppose pas, elle fait diversion, vient d’ailleurs et est structurée par l’inconnu. Il ne faut pas opposer ou confondre diversité et chaos. La diversité n’est absolument pas le chaos mais un ordre structuré sur le mode de l’inconnu.
On va le voir avec les Marx Brothers. Le propre du burlesque américain est une série de diversions. Un film des Marx Brothers ou de Charlot représente la diversité. Charlot se promène dans une rue avec un chiffon rouge, arrive une manifestation d’ouvriers qui se saisit de Charlot et le met en tête de la manifestation ; lui agite son mouchoir rouge et tout le monde le prend pour un leader politique, du coup, il est pris en chasse par la police et s’ensuit une série de diversions. Qu’a-t-on vu dans ce film ? Une chose sans queue ni tête, où tout diverge, où rien n’est cohérent. Et parce que vous avez fait une cure de diversité, vous êtes complètement apaisé au niveau de vos tensions nerveuses et vous êtes prêt pour repartir dans la vie pour travailler et exercer vos responsabilités.

2. Une pensée originale. Arcimboldo.

On s’aperçoit – deuxième point – que la diversité est un mode de pensée très créatif et qui va engendrer une éthique qui est créatrice également. Une idée permet de structurer tout cela : c’est ce que l’on trouve chez Arcimboldo. Il s’agit de ce peintre du XVIe siècle qui a fait des portraits tout à fait étonnants : il a reconstitué un visage humain en utilisant soit des légumes, soit des livres, soit des instruments scientifiques. Que voyons-nous ? On est là dans un processus de diversité qui fonctionne par 3 éléments, le premier est l’analogie, le deuxième, l’allégorie et le troisième, le baroque.

a) L’analogie. Qu’est-ce que l’analogie ? C’est le fait de prendre quelque chose et d’aller du même vers l’autre, c’est-à-dire de montrer une identité se diversifier. Le visage humain peut se diversifier et s’exprimer par des légumes, des instruments scientifiques ou des livres. Pourquoi ? Parce qu’un homme raconte la nature (les légumes), la culture (les livres), la science. On dira qu’il y a ici un principe d’analogie. C’est la même chose que le principe d’allégorie à l’envers.

b) L’allégorie. Qu’est-ce que l’allégorie ? Ce sont des choses différentes qui renvoient à la même chose. Nous avons donc derrière le processus de la pensée de la diversité, le même qui se diversifie, et d’autre part la diversité qui raconte la même chose. Apparemment, pas de point commun entre les légumes, les livres et les compas. Mais grâce au visage humain, existe la possibilité de rassembler ces éléments divers et de dire que cela raconte la même chose. Cela nous montre le baroque.

c) Le baroque. Qu’est-ce que le baroque ? C’est ce qui génère en nous la liberté, et derrière la liberté, cela ouvre sur le fantastique, l’imagination, la création, c’est-à-dire l’humanisme. Au XVIe siècle, on voit des humanistes demander de vivre la culture, qui était théologique à l’époque, de l’intérieur. Que font-ils ? Ils font l’apologie de l’imagination (Eloge de la folie d’Érasme). Que disent-ils ? La création est magnifique car elle nous emmène au-delà de nous-mêmes et nous invite donc à nous transcender. Des penseurs font l’éloge de la folie pour expliquer que la folie est une forme de transcendance intérieure qui permet à l’individualité de s’épanouir. Nous avons là des figures très fortes liées à la création, à l’imagination ; nous sommes devant la diversité.
Qu’est-ce que la diversité ? C’est la capacité que l’esprit peut avoir d’aller de l’un au multiple, du multiple à l’un et de voir des rapports et des relations entre tout cela. Il faut donc un esprit très délié pour aller dans le monde de la diversité. Notez qu’au XVIe siècle, on est confronté au même problème qu’aujourd’hui mais autrement : aux XVIe et XVIIe siècles, on découvre la diversité des cultures par les circumnavigations, le microscope, qui nous montre des mondes infiniment petits, la lunette astronomique de Galilée, qui nous montre des univers infiniment grands. On vit dans un monde relatif où l’on se demande comment vivre dans un monde de relativité ; j’ai besoin de repères et ne peux simplement me contenter de vivre d’une manière chaotique. Mais comment créer un ordre avec du désordre, comment créer des repères tout en respectant la diversité du monde ? On voit qu’à un moment, c’est possible si l’on a cette faculté mentale qui consiste à se saisir de la réalité comme une chance pour pouvoir imaginer : c’est par l’imagination, l’invention et la création qu’il est possible de faire de l’ordre avec du désordre.
Je crois qu’aujourd’hui nous sommes dans un monde qui présente les mêmes caractéristiques : nous avons affaire à la relativité, à un monde extrêmement changeant et mouvant. Il y a deux possibilités : ou on est complètement perdu parce qu’on absorbe ce monde sans y créer des repères, on s’engloutit et se noie dans ce monde, ou on est rigide, on réagit contre et à ce moment-là, on va exploser ou on devient créatif dans un monde créatif et on est capable de dresser des ponts de la même manière qu’Arcimboldo dresse des ponts entre les légumes, les livres, les compas et le visage humain.

3. Morale et diversité. Le Ku Klux Klan.

a) L’invention du racisme. Il importe de comprendre comment cela peut se traduire au niveau politique et au niveau moral, vu d’un point de vue philosophique. C’est là que je voudrais parler du Ku Klux Klan. Vous pensez tous, nous pensons tous que le racisme est le refus de la différence. Malheureusement, cette idée est fausse car le racisme n’est pas le refus de la différence mais le refus du semblable. L’analyse des conditions d’apparition du racisme dans le sud des États-Unis au XIXe siècle le montre : on assiste à l’abolition de l’esclavage, qui provoque l’apparition du racisme. Pourquoi ? Parce que des ouvriers blancs sont tout à coup mis au même niveau que des ouvriers noirs qui étaient d’anciens esclaves, et ne le supportent pas. Ils forment donc cette société secrète qui a pour but de terroriser les Noirs afin qu’ils retournent en Afrique.

b) Le semblable. Que voyons-nous ? Nous voyons que ce qui fait peur aux individus est le semblable. Ce qui fait peur est que le Blanc dise : « Moi, l’égal d’un Noir, jamais ! Moi, l’égal d’un pauvre ? Jamais ! Moi, l’égal d’une femme ? Jamais ! » Tel est le problème du racisme. On baptise cela refus de la différence mais ce n’est pas cela : c’est le refus du même. La différence est ce qui fait le jeu du racisme. Que dit un raciste ? « Le Noir est tellement différent de moi qu’on ne peut pas se comprendre. Les femmes ne pensent pas à ma façon : on ne se comprendra jamais ! Moi et une personne handicapée ? Mais nous ne faisons pas partie du même monde ! » Quant aux jeunes et aux anciens, ils disent qu’ils ne peuvent pas se comprendre : « Ils sont trop vieux, nous ne pouvons nous comprendre », « Ils sont trop jeunes, nous ne pouvons nous comprendre ».
Quelle est donc la douleur de notre monde ? Chacun s’enferme dans sa différence, dans sa communauté, dans son identité et que fait-on ? On dit qu’on ne peut pas se comprendre. En ce sens, ce qui permet de lutter contre le racisme est important, c’est la catégorie du semblable. L’autre est mon semblable, ce n’est pas quelqu’un de différent de moi.

c) Rousseau. Rousseau a bien compris cette catégorie. Que nous dit Rousseau ? L’égalité fonde l’humanité. L’égalité ne consiste pas à être tous pareils par rapport à un modèle d’individus commun ; c’est le fait d’avoir tous les mêmes réactions. Les Hommes se caractérisent par deux choses : la première est la volonté de vivre et de conserver leur vie (cela veut dire que les Hommes ne sont pas suicidaires) ; deuxièmement, en général, les gens n’aiment pas être maltraités donc ils n’ont aucun plaisir à voir maltraiter les autres. C’est la fameuse bonté de Rousseau, qu’on a critiquée. Est-ce critiquable ? Est-il critiquable de dire que, quand l’Homme n’a pas été déformé, il n’est ni méchant, ni fou, ni suicidaire, ni meurtrier et ne prend aucun plaisir à la souffrance. L’opération mentale qui consiste à penser que nous sommes tous les mêmes est la même que celle qui consiste à affirmer qu’il y a un lien entre la nature, la culture, la science, l’Homme, les légumes, les compas, les livres, et d’autre part le visage humain. La pensée de l’humanisme voit du semblable partout : à ce titre, elle est extrêmement créatrice. C’est toujours très créateur de dire que les gens ne sont pas fous et que l’on peut vivre ensemble.

d) Fernand Raynaud. Deuxième point important. Vous connaissez le sketch de Fernand Raynaud dans lequel une personne explique qu’elle n’aime pas les étrangers pas plus que son village, et qu’on a décidé de chasser le seul étranger du village : le problème est que c’est le boulanger ! Ils ne mangent donc plus de pain depuis qu’ils l’ont chassé. Ce sketch est subtil car il montre qu’un être humain a différentes facettes : un étranger n’est pas seulement un étranger mais aussi un boulanger, c’est quelqu’un qui rend de nombreux services, quelqu’un de multiple. C’est important pour comprendre et dépasser les sentiments d’exclusion qu’il peut y avoir dans la société. Si on appelle l’étranger simplement l’étranger dans l’autre menaçant qui vient m’envahir, on entre dans l’hostilité. Mais si on s’aperçoit qu’un étranger est aussi une personne capable de faire du pain, de monter une entreprise, de créer des emplois, on ne le voit dès lors plus comme étranger, et en ne le chassant pas, on ne scie pas la branche sur laquelle on est assis, c’est-à-dire que l’on n’a pas une conduite autodestructrice. Voici le deuxième apport de Rousseau, qui cette fois n’est pas dans le Discours sur l’origine des inégalités mais dans le Contrat social : si les Hommes n’ont pas été déformés, ils ont plutôt envie de vivre et n’ont aucun plaisir à faire souffrir. A plusieurs, on est beaucoup plus fort que tout seul et l’autre n’est pas un obstacle mais augmente ma liberté. Vouloir tout faire seul dans mon coin sans les autres m’épuise. S’enrichir les uns des autres présente un autre aspect créateur.

e) Le paradoxe de la démocratie. Cela nous amène à apercevoir la question de la diversité aujourd’hui, qu’il faut poser correctement : pour ce faire, il importe de sortir d’une diversité politique pour entrer dans ce que j’appellerais une diversité éthique. Au niveau de la politique, on parle beaucoup de la diversité, et en particulier des 4 choses qui concernent votre entreprise et toute la société, l’acceptation des étrangers, des femmes, des handicapés, des jeunes par les anciens et des anciens par les jeunes. Nous sommes dans un processus démocratique qui use de contraintes pour imposer le racisme comme étant un délit, la parité entre homme et femme et le souci des handicapés comme étant un progrès, tout comme l’insertion des jeunes et des anciens dans la société. Actuellement, cela se fait sur le mode du conflit et de la contrainte légale. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu des abus autrefois, auxquels on réagit en tapant du poing sur la table. Je dirais qu’on a raison car cela fait partie du combat et de la lutte politique qui est nécessaire.
Mais attention, nous vivons beaucoup trop dans notre pays la question de la diversité sur un mode polémique : à travers des combats opposant des hommes aux femmes, les Français aux étrangers, les normaux aux pas normaux, les jeunes aux seniors, on risque de détruire la diversité si on la vit sur un mode polémique, et on risque de pratiquer la technique de l’arroseur arrosé. Si la diversité demain est un patchwork de ghettos, où il y a les femmes d’un côté, les étrangers de l’autre, les handicapés, les jeunes, les vieux, chacun avec des droits, tout le monde avec une visibilité et avec un certain nombre de représentants à l’Assemblée nationale, que se passera-t-il ? On pensera être dans la diversité mais ce sera comme le Canada Dry : cela aura le goût et l’apparence de la diversité mais ce ne sera pas la diversité parce qu’il y aura des particularismes, des communautarismes, dans lesquels tout le monde exclut tout le monde, où tout le monde est indifférent à tout le monde. Et à ce moment-là, ce sera assez dramatique car, partis pour réussir la démocratie et la diversité, nous risquons de la manquer.

4. La situation actuelle.

Je crois qu’il faut introduire là une diversité au plan philosophique. Comment introduire la diversité dans notre monde ? Il ne faudra pas des lois, de la polémique ou des conflits mais un travail personnel : il va falloir comprendre que la diversité qui est à l’extérieur est en moi ; je crois que si nous faisons ce travail de mentalité qui consiste à transformer la diversité en un problème intérieur et pas simplement extérieur, alors, nous avons une chance de vivre une démocratie, de vivre une diversité créatrice.

a) La femme. Que veut dire « travail intérieur » ? Considérons la femme : la femme n’est pas simplement un sexe, elle n’appartient pas à une population ; les femmes sont à l’intérieur de moi dans ce que j’appellerais la partie féminine de moi-même. Il y a les femmes dans l’humanité mais aussi le féminin en nous. Sous quelle forme ? Sous la forme de la sensibilité ; nous avons besoin de la raison et de la sensibilité. Pourquoi avons-nous besoin de la sensibilité ? Parce que la sensibilité est ce qui reçoit et capte les messages de l’extérieur pour les transformer à l’intérieur et les redonner ensuite sous la forme d’expressions. L’être humain est un être d’expression, d’impression et de transformation de tout un donné informationnel ; c’est la raison pour laquelle il est très important d’avoir une belle sensibilité. Il m’arrive de faire des séminaires sur la vulnérabilité en entreprise avec des managers pour leur expliquer que nous avons été formatés dans une culture masculine de la performance, de l’autorité et du pouvoir, et qu’il faut absolument se réconcilier avec cette autre part de la culture, celle de la sensibilité, vrai mot de la vulnérabilité, et qui permet au féminin d’exister. Le problème n’est pas simplement de donner des droits aux femmes : c’est très bien de leur en donner mais le problème va beaucoup plus loin. Il s’agit de rééquilibrer une culture de la raison, et en particulier, je crois que si nous travaillons à l’intérieur de nous-mêmes sur la sensibilité, alors, nous aurons une belle diversité entre l’homme et la femme. L’homme et la femme divergent l’un de l’autre et plus ils divergent mieux ils se comprennent. Que se passe-t-il quand il n’y a pas ces phénomènes de divergence créatrice ? On aboutit à ce drame des couples où l’un dévore l’autre et finit par se retrouver tout seul : l’homme dévore la femme, la femme dévore l’homme, c’est un monde qui se dévore lui-même.

b) L’étranger. Deuxième point important, l’étranger. Pourquoi avons-nous des problèmes avec les étrangers ? Parce que nous avons oublié que nous sommes des étrangers. En vacances, j’ai vu des touristes à la terrasse d’un café qui disaient entre eux : « C’est fou ce qu’il y a comme touristes ici ! » : ils avaient oublié qu’eux-mêmes étaient des touristes. On pense toujours que l’étranger est l’autre ; ce n’est pas du tout l’autre, l’étranger, c’est moi ; je suis un étranger pour l’autre mais je ne me vois pas. Pourquoi avons-nous des problèmes avec les étrangers ? Nous en avons quand nous avons des problèmes avec nous-mêmes et quand nous ne voyons pas qui nous sommes. Pour un Allemand ou un Noir, je suis un étranger mais ce n’est ni l’Allemand ni le Noir qui sont étrangers par rapport à moi. Dans les chantiers d’avenir, cela demande d’ouvrir notre mentalité. J’espère que l’Europe sera une pensée, que la démocratie sera une pensée ; j’espère que j’aurai ce niveau de finesse pour penser que l’étranger, c’est moi.

c) La personne handicapée. Terminons par l’handicapé : qui est-il ? Ce n’est pas simplement l’autre, c’est moi. Pourquoi ? Parce que personne n’est dépourvu de faiblesse ou de limite. Et à un moment, pour différentes raisons, je suis handicapé à ma manière. Nous avons sélectionné une partie de la population qui a des problèmes particulièrement urgents et il est vrai qu’elle mérite un soin spécifique ; de ce point de vue-là, je ne dirai pas que nous sommes tous handicapés, nous ne sommes pas tous paralysés ou aveugles, bien sûr. Mais il y a des choses où je suis totalement handicapé donc cela permet de réfléchir sur le normal et le pas normal, le fort et le faible. Puisque je parle de la vulnérabilité, je vous explique que nous ne sommes pas forts ou faibles mais nous sommes tous forts et faibles. Un petit bébé est faible et vulnérable mais tellement craquant qu’il est d’une certaine manière beaucoup plus fort qu’une brute ! Nous nous apercevons que nous sommes forts à certains moments de notre et vie et faibles à d’autres moments et quand j’ai compris cela, je suis dans la diversité.

d) Le jeune. Troisième et dernier point, le jeune et le vieux : c’est la même chose ! Que signifient « jeune » et « vieux » ? Nous avons tous en nous une part de maturité et de jeunesse mais aussi une part d’irresponsabilité, parfois vieillotte et grise. Quel est le sens de ces classifications entre les jeunes et les vieux si je ne me remets pas en question ?

Je dirais que, philosophiquement, la diversité devient un phénomène absolument passionnant quand on se l’approprie personnellement pour justement en faire quelque chose : on rejoint ainsi le processus créatif qui consiste à créer des passerelles, du semblable, et à diversifier. Je m’aperçois, en particulier dans les phénomènes de résilience – lorsque l’on parle de la souffrance, la résilience (comme le dit Boris Cyrulnik) est l’appropriation de la difficulté, de l’obstacle pour le transformer en une richesse personnelle.

La diversité peut donc faire peur et devenir catastrophique si elle est uniquement représentée par des communautés indifférentes les unes aux autres simplement dotées de droits, ou alors, elle peut devenir l’aventure de demain si on se l’approprie personnellement, pour justement en apprendre plus sur soi.