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Ibn Khaldoun
il est fait prisonnier et Tamerlan a pour ambition de l’exécuter

dimanche 15 août 2010, par La Rédaction

Dernières années
 
Égypte
En comparaison du Maghreb, Ibn Khaldoun se sent bien en Égypte. Tandis que toutes les autres régions islamiques sont engagées dans des guerres de frontière et des luttes intestines, l'Égypte, et en particulier Le Caire, jouit sous le règne des mamelouks d'une période de prospérité économique et culturelle. Il décide d'y passer le reste de sa vie.
En 1384, le sultan Az-Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq le reçoit et le nomme professeur de la médersa El Qamhiyya (Kamiah) et grand cadi malikite. En juge scrupuleux et rigoureux, il décide de s'attaquer à la corruption et au favoritisme. Tout le monde lui reconnaît alors des qualités d'intégrité et de sévérité.
Mais Jean Mohsen Fahmy écrit ainsi en parlant de lui : « Sa science du fiqh (droit malékite) était grande, son esprit droit, son raisonnement imparable. Il aurait dû jouir de l'admiration et de la considération générale. Or, au bout de quelques semaines, il s'était attiré des rancunes qui dégénéreraient en haine froide ». Ce qui lui est en partie reproché alors est son caractère parfois hautain. De plus, certains dénonçaient le fait qu'« un étranger de l'ouest » avait d'aussi importantes fonctions. D'autres le désignent comme « ce maghrébin qui portait en permanence un burnous de couleur foncée », alors que la confection des burnous restait une spécialité spécifiquement maghrébine. Et donc son attitude réformatrice rencontrant des oppositions, il est contraint dès la première année d'abandonner sa fonction de juge.
Mis à part ces pressions, le revers de fortune qu'il subit en 1385 peut également avoir joué un rôle dans sa décision de démissionner. En effet, grâce à Az-Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq, Tunis lui autorise que sa famille le rejoigne au Caire. En juillet, la famille embarque pour Alexandrie mais le navire est pris dans une violente tempête et le bateau s'écrase contre un des récifs de la côte d'Alexandrie et coule. Il perd sa femme, leurs cinq filles, une suivante proche et quelques esclaves. Ses deux garçons, qui n'ont pas accompagné leur mère, le rejoignent quelques mois plus tard.
Par ailleurs, sa position à la cour du sultan est remise en question car un rival d'Az-Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq s'est emparé du pouvoir. Il se retire sur ses terres près de l'oasis de Fayoum. Mais le sultan déchu reconquiert son trône et Ibn Khaldoun reprend ses fonctions. Deux ans plus tard, il est confirmé au poste de professeur de la nouvelle université Al Zahirya. En 1387, il décide d'entreprendre le pèlerinage vers La Mecque où il passe également quelque temps dans les bibliothèques (ses Prolégomènes relatent la fin de celle d'Alexandrie). À son retour du pèlerinage, il est nommé professeur de hadith à la médersa Sarghatmechiya. À partir de mai 1388, il se concentre encore plus sur son activité d'enseignement qu'il effectue dans diverses médrasas du Caire et à l'Université al-Azhar.
Il tombe momentanément en disgrâce auprès de la cour pour avoir, lors d'une révolte contre Az-Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq, rédigé avec d'autres juristes du Caire une fatwa contre le sultan. Par la suite, ses relations avec le sultan se normalisent et il est à nouveau nommé au poste de cadi. Il sera en tout, jusqu'en 1406, cinq fois démis de ses fonctions de cadi — qu'il ne conservera jamais longtemps pour des raisons très différentes —, mais il récupère à chaque fois son poste. Parallèlement à ses activités d'enseignant, il poursuit ses travaux de recherche et écrit notamment sur la asabiyya et son rôle dans l'émergence et la chute des monarchies, s'appuyant pour cela sur l'étude de l'histoire égyptienne depuis l'époque de Saladin.
En 1394, il envoie une copie de son Livre des exemples au sultan mérinide Abu Faris Abd al-Aziz ben Ahmad de Fès. Il cherche en effet à rapprocher le Proche-Orient du Maghreb. Ainsi, il suggère souvent aux sultans des deux régions de s'échanger des présents. En outre, il établit une correspondance avec bon nombre de ses amis, dont le poète Ibn Zamrak. En 1396, il fait don de Livre des exemples à la bibliothèque de Marrakech.
En 1396 également commence le règne d'An-Nâsir Faraj ben Barquq, fils et successeur d'Az-Zâhir Sayf ad-Dîn Barquq. Ibn Khaldoun ne souhaite pas prendre part à ces intrigues politiques et demande à visiter Jérusalem. Jean Mohsen Fahmy raconte ainsi sa visite de la ville :
« Il a admiré la mosquée al-Aqsa, l'Extrême Mosquée, recouverte d'or et de couleurs brillantes. Puis il a visité le dôme du Rocher, d'où les musulmans croient que le Prophète est monté vers le ciel. Les escaliers qui y mènent, l'extérieur de l'édifice autant que son intérieur, tout est en marbre d'un travail élégant. »
Il découvre également une zaouïa, petite chapelle appelée Wakf Abou Madiane et fondée par le petit-fils d'Abou Madyane, le saint vénéré à Tlemcen. Sur le chemin du retour, il rencontre la caravane d'An-Nâsir Faraj ben Barquq, lui-même revenant d'une inspection à Damas, alors sous tutelle égyptienne.
En 1400, confronté à de nouveaux incidents, il est une seconde fois obligé de renoncer à son poste de cadi.
 
Rencontre avec Tamerlan
Puis, malgré sa réticence à quitter l'Égypte, le sultan An-Nâsir Faraj ben Barquq le contraint à prendre part à une campagne contre le conquérant mongol Tamerlan, qui se dirige vers Damas alors qu'il a déjà pris Alep. Mais, le sultan, inquiété par des rumeurs de révolte contre lui, abandonne son armée dans l'actuelle Syrie et retourne en hâte au Caire suivi d'un cortège de conseillers et d'officiers. Ibn Khaldoun reste avec d'autres notables du Caire dans la ville assiégée de Damas. C'est ici qu'a lieu, entre décembre 1400 et janvier 1401, la rencontre historique entre lui et Tamerlan, que l'historien relate en détail dans son autobiographie. À noter que Tamerlan est à deux ans près l'exact contemporain d'Ibn Khaldoun. Pour Yves Lacoste, il s'agit de « l'épisode le plus spectaculaire de son existence ».
En effet, après le départ du sultan, il revient aux notables de négocier avec Tamerlan, arrivé aux portes de la ville, alors qu'Ibn Khaldoun était conscient du pouvoir de destruction du chef mongol. Dans un premier temps, le cadi Ibn Muflih se rend chez Tamerlan pour parvenir à un accord, mais, à son retour, la population de Damas refuse les termes de la négociation. Ibn Khaldoun conduit alors une délégation des citoyens de Damas pour demander à Tamerlan d'épargner leur ville de la destruction. Ibn Khaldoun raconte en effet que Tamerlan, ayant appris sa présence dans la ville assiégée, lui aurait demandé de venir le voir dans son camp.
Ibn Khaldoun s'est présenté avec des cadeaux pour être bien reçu par le conquérant mongol. Mais il est fait prisonnier et Tamerlan a pour ambition de l'exécuter lui et ses compagnons. Toutefois, Ibn Khaldoun fournit des informations très précises sur un nombre important de pays et fait un éloge détaillé des victoires de Tamerlan, si bien qu'il est libéré et devient l'hôte de ce dernier. Il s'entretient avec le prince mongol durant 35 jours.
Le dialogue entre le conquérant et l'intellectuel touche de nombreux sujets comme les héros de l'histoire, la question de la asabiyya, le califat abbasside, la chute des dynasties et les prédictions en l'avenir. Tamerlan l'interroge de manière particulièrement détaillée sur les relations entre les pays du Maghreb. Il l'invite à toutes ses audiences officielles et lui demande de rédiger un condensé sur l'histoire et la géographie de l'Afrique du Nord, qu'il compte envahir après l'Asie. Ibn Khaldoun lui rédige un long rapport sur la question, traduit dans un dialecte turc, considéré aujourd'hui comme disparu.
Tamerlan lui a également proposé, en vain, de rejoindre sa cour pour devenir son historiographe et conseiller. Toutefois, Ibn Khaldoun prend soin de rester en bons termes avec Tamerlan. Ibn Khaldoun profite par ailleurs des faveurs exceptionnelles de l'empereur pour intercéder en faveur des habitants assiégés. Tamerlan accepte finalement d'épargner les habitants et d'amnistier Ibn Khaldoun et ses compagnons en échange de quoi la ville doit se rendre. Ce qu'elle fait, mais Tamerlan ne respecte pas l'accord et laisse ses troupes agir. Ibn Khaldoun assiste alors impuissant au massacre de la population et au saccage et à l'incendie de la ville. Ibn Khaldoun raconte ainsi cet épisode :
« Au crépuscule, le feu finit par mourir complètement. De l'orgueilleuse Grande Mosquée de Damas, construite par les califes ommeyades, il ne restait que des murs noircis et un minaret de bois miraculeusement préservé. Un nuage de cendre voilait les derniers rayons de soleil couchant. »
 
Fin de vie
Ibn Khaldoun retourne au Caire au milieu du mois de mars 1401. Sur le chemin du retour, sa caravane est pillée par des brigands. Bien que la durée de son séjour auprès de Tamerlan aurait pu lui poser préjudice, il est bien reçu à son retour à la cour du sultan An-Nâsir Faraj ben Barquq.
Il passe les cinq années suivantes au Caire, où il se consacre à l'achèvement de son autobiographie, de son Livre des exemples et de sa Muqaddima ainsi qu'à son activité de professeur et de cadi. Son statut reste plutôt précaire car à quatre reprises il sera nommé cadi, puis démis de ses fonctions.
Sa sixième et dernière nomination a lieu en janvier 1406. Il meurt finalement durant son office, le 17 mars 1406, soit le 25 ramadan 808 du calendrier musulman. Il se raconte que la foule cairote a été nombreuse pour lui rendre hommage lors de ses funérailles. Jean Mohsen Fahmy précise en ces termes la composition du cortège présent, en plus de ses deux fils :
« Il y avait là les trois grands cadis, le grand chambellan, de nombreux émirs du palais, une foule de cadis, d'oulémas et de notables… Il y avait là, au premier rang Al Makrisi, le futur grand historien… Ibn Ammar, Al Askalani, Al Bisati, Al Biskri, et toute une cohorte d'autres faqihs, les plus brillants de ses étudiants, dont on sentait déjà l'amour des sciences et de la connaissance. Et il y avait une foule plus anonyme de jeunes gens qui avaient suivi avec dévotion les cours d'Ibn Khaldoun. »
Le cortège traverse la ville, puis franchit la porte de la Victoire pour enfin se rendre au cimetière des soufis où Ibn Khaldoun est enterré.
 
(à suivre...)

 

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