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Ibn Khaldoun
élabore une conception dialectique du développement humain.

lundi 16 août 2010, par La Rédaction

Œuvres
 
Le premier livre d'Ibn Khaldoun, Lubab al-Muhassal (La quintessence de la théologie), est un commentaire condensé de la théologie de Fakhr ad-Dîn ar-Râzî, rédigé sous la surveillance de son professeur Al-Abuli à Tunis. Le manuscrit autographe, datant de 1351, est conservé à la bibliothèque de l'Escurial. Ar-Râzî est disciple de l'école acharite et Ibn Khaldoun s'en rapprochera également.
Comme il l'indique dans son autobiographie, Ibn Khaldoun écrit cinq autres manuscrits de 1351 à 1364. Ceux-ci consistent en un commentaire du poème Qasidat al-Burda de Bousiri, un traité sur l'arithmétique, un commentaire d'un poème d'Ibn al-Khatib et plusieurs résumés sur la pensée d'Averroès . Un de ces commentaires résumés des œuvres d'Averroès a été rédigé pour Mohammed V al-Ghani, pendant son séjour à la cour de ce dernier. Le dernier des cinq manuscrits est un précis de logique, également rédigé pour Mohammed V al-Ghani. Ces travaux, qui s'inscrivent tous dans la plus pure tradition théologique et philosophique de l'époque, sont aujourd'hui perdus.
Ibn Khaldoun écrit également un texte sur le soufisme, Schifa al-sa'il li tandhib al masa'il (traduit de l'arabe par René Perez sous le titre La Voie et la Loi, ou le Maître et le Juriste), vers 1373 à Fès et qui est une étude de sociologie religieuse. Il répond en fait à une controverse dans les cercles religieux d'Al-Andalus et qui pose la question de savoir si un novice (murid) doit se diriger lui-même ou a besoin d'un guide spirituel (cheikh) pour atteindre la béatitude.
Mais ses travaux les plus importants sont ceux qu'il a écrits lors de sa retraite à la forteresse des Beni Salama. Il s'agit de son autobiographie (Târif) — qui tire son intérêt du fait de l'éclairage qu'elle donne sur les conditions de la réalisation de ses autres travaux —, son Livre des exemples et surtout sa Muqaddima.
 
Le Livre des exemples
Le Livre des exemples (Kitab al-Ibar) — dont le titre intégral est « Livre des enseignements et traité d'histoire ancienne et moderne sur la geste des Arabes, des Persans, des Berbères et des souverains de leur temps » —, qui constitue l'œuvre principale et pionnière d'Ibn Khaldoun. Elle comporte 1 475 pages dans l'édition publiée au Caire en 1967. Elle est conçu à l'origine comme l'histoire des Berbères. Néanmoins, son auteur étend par la suite le concept, si bien que Le Livre des exemples représente dans sa version finale une histoire dite universelle et dotée de ses propres méthode et anthropologie. La plupart des analystes s'accommoderont plus tard du titre Histoire universelle.
Cette histoire est divisée en sept tomes, plutôt équilibrés, dont le premier, la Muqaddima, est considéré comme une œuvre à part entière. Les tomes II à V couvrent l'histoire de l'humanité jusqu'à l'époque d'Ibn Khaldoun. Enfin, les tomes VI et VII traitent de l'histoire des peuples berbères et du Maghreb et représentent pour les historiens la véritable valeur de l’Histoire universelle car c'est dans cette partie qu'Ibn Khaldoun a mis en forme ses connaissances personnelles des tribus berbères d'Afrique du Nord.
Toutefois, cette œuvre se trouve considérée de loin comme moins importante que son introduction. En effet, Ibn Khaldoun y est moins précis dans ses références et ses chronologies. Il convient de rappeler qu'elle a été écrite alors qu'il était marqué par une existence difficile au Caire. Par ailleurs, il cherche à aborder toutes les interrogations de son temps, ce qui explique qu'il écrit également d'un point de vue scientifique sur la chimie et l'alchimie, l'astronomie, l'astrologie et la numérologie. Pour Smaïl Goumeziane, ce projet était difficile à soutenir « pour un seul savant, aussi génial fût-il »
 
Muqaddima
Conformément à la tradition des auteurs musulmans, Ibn Khaldoun fait précéder son Histoire universelle d'une préface. Il s'agit de la Muqaddima ou Prolégomènes, introduction en trois volumes de l'Histoire universelle. Pour l'essentiel, les deux premiers volumes ont été écrits entre 1375 et 1378 tandis que le troisième a été rédigé bien plus tard, certainement en Égypte. Ce dernier est consacré à la jurisprudence, la théologie, la philosophie, aux sciences pures et appliquées, les méthodes d'enseignement, la rhétorique et la poésie. Il ne présente pas le même intérêt que les deux premiers concernant l'histoire de l'Afrique du Nord et la méthode de l'histoire de manière générale. On peut trouver à la Bibliothèque nationale de Tunisie des manuscrits de l'œuvre accompagnés d'annotations et de corrections faites par l'auteur qui n'ont cependant encore jamais été intégrées aux éditions publiées.
Avec cette œuvre, Ibn Khaldoun crée pour la première fois dans la culture islamique une science reposant sur l'analyse précise des faits historiques. Il tente d'y déterminer le symptôme et les causes de la montée et du déclin des dynasties arabes en s'appuyant sur sa propre expérience. Les historiographes s'étaient jusqu'alors contentés de consigner les événements historiques sous forme d'annales et sur la base de récits transmis d'abord oralement puis par écrit. À l'inverse, Ibn Khaldoun s'interroge constamment sur les causes des évolutions historiques qu'il classe en facteurs sociaux, culturels, climatiques, etc.
Dans la préface, rédigée selon la tradition de l'adab en prose rimée arabe, il décrit l'historiographie comme la plus importante des branches de la science car elle traite de la création et de l'évolution de la civilisation humaine. À travers son approche, Ibn Khaldoun explique la légitimité du pouvoir par la asabiyya, un mot d'arabe ancien qu'il réinterprète. Le comportement sociopolitique du groupe s'analyse comme suit : naissance d'une asabiyya puis identité d'intérêts et de comportements qui fonde un groupe. Ce dernier cherche à imposer sa souveraineté (mulk) qui est la base de toute civilisation ordonnée. À ce moment entre en jeu un autre facteur de civilisation : la religion, superstructure soumise à des déterminations de base et à leurs sollicitations. À chaque phase de l'évolution sociale correspond donc un type de comportement religieux. La religion s'insère dans une situation où elle a une fonction d'ordre politique. C'est elle qui sous-tend le mouvement d'une asabiyya vers le mulk. Ibn Khaldoun ne prétend donc pas retrouver dans l'histoire quelque dessein de Dieu et note que le sentiment religieux se dénature et se dissout en même temps que se distendent les liens de solidarité de la asabiyya. Cette doctrine heurte le rigoureux idéalisme malikite qui règne alors au Maghreb.
Son enseignement sur la civilisation et de la culture, Ilm al-Umran, comprend des discussions approfondies sur les relations entre la vie rurale bédouine et la vie urbaine sédentaire qui sont selon lui la source d'un conflit social majeur. Dans cette perspective et à l'aide du concept de la asabiyya, il explique aussi bien dans l'histoire islamique que non islamique la montée et le déclin des civilisations au sein desquelles la religion et la foi peuvent compléter et épauler l'effet de la asabiyya, comme par exemple lors du règne des califes. Selon lui, les Bédouins, en tant qu'habitants des régions rurales, possèdent une forte asabiyya et une foi plus solide tandis que les habitants des villes deviennent toujours plus décadents et corrompus au fil des générations et voient ainsi l'intensité de leur asabiyya diminuer. Au bout de plusieurs générations, la dynastie implantée en milieu urbain voit donc son pouvoir (fondé sur la asabiyya) s'amoindrir, devenant ainsi la proie d'une tribu agressive issue de la campagne, possédant une asabiyya plus forte, qui établira à son tour, après la conquête des villes et leur destruction partielle, une nouvelle dynastie.
 
Idées
 
L'histoire en tant que science
Rupture avec ses prédécesseurs
Par rapport à ses prédécesseurs, Ibn Khaldoun introduit une véritable coupure épistémologique. La première démarche d'Ibn Khaldoun est de cet ordre et consiste à assigner à l'histoire une place dans l'organisation du savoir d'où elle est absente jusque-là :
« J'ai suivi un plan original, ayant imaginé une méthode nouvelle d'écrire l'histoire, et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi. En traitant de ce qui est relatif à la civilisation et à l'établissement des villes, j'ai développé tout ce qu'offre la société humaine en fait de circonstances caractéristiques. »
Cette citation montre bien qu'Ibn Khaldoun a opéré une rupture avec ses prédécesseurs. Certes, certains parmi ceux-ci avaient abordé quelques-unes de ses idées, mais de façon disparate. Par exemple, Avicenne avait déjà au XIe siècle défini la nécessité de l'organisation sociale fondée sur la coopération et le contrôle d'un régulateur. Mais lui a produit une œuvre que l'on peut qualifier de « très en avance sur son temps ». En effet, Ibn Khaldoun a rompu avec l'école historique arabe, reprochant aux historiens de son époque de reproduire des faits sans procéder à une critique des sources qu'ils utilisent. Il leur reproche aussi bien leur manque de curiosité que leurs méthodes. Les historiens arabes se limitaient en effet à établir des généalogies des familles au pouvoir. Ibn Khaldoun conteste également l'isnad qui permet d'authentifier des faits historiques en ayant recours à plusieurs garants. Mais il dénonce surtout le fait de se limiter à relater des faits sans chercher à les expliquer en les inscrivant dans leur contexte social.
En effet, pour lui, l'histoire n'est pas seulement le récit des évènements passés. Or, jusque-là, l'histoire ne s'est attachée qu'au récit des événements politiques et de succession des dynasties, récit présenté avec élégance et complété par des citations. Il déclare ainsi :
« L'histoire a un autre sens. Elle consiste à méditer, à s'efforcer d'accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits, à connaître à fond le pourquoi et le comment des événements. L'histoire prend donc racine dans la philosophie dont elle doit être comptée comme une des branches. »
 
Point de départ de sa réflexion
En remettant en question la pensée historique et politique traditionnelle, Ibn Khaldoun mène une réflexion qui lui permet de poser les bases sur lesquelles il compte se fonder pour répondre à ses problèmes. Il s'attache ainsi à percer les causes profondes de l'instabilité chronique qui touche les États du Maghreb. Il cherche à comprendre la raison de la répétition continuelle des intrigues et des assassinats. C'est en dominant l'incohérence de cette histoire événementielle et en généralisant ces faits qu'il peut y voir clair selon lui. Mais plus que cette simple étude, il souhaite proposer « une conception globale de l'histoire, une analyse des structures sociales et politiques un examen de leur évolution ».
Il a par ailleurs acquis une connaissance concrète des réalités du Maghreb qui le pousse à croire que nombre de problèmes tels que les famines ou l'activité des cités ne sont pas indépendants entre eux mais constituent un tout qu'il faut étudier :
« Il y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports intimes, telles que l'état de l'empire, le nombre de la population ou de la race dominante, la grandeur de la capitale, l'aisance et les richesses du peuple. »
Le système qu'il va développer va lui permet d'expliquer de manière rationnelle l'origine des troubles dont se trouve victime l'Afrique du Nord, ce qui débouche sur la conception de l'histoire en tant que science.
 
Définition et méthodes de l'histoire
Ibn Khaldoun donne de manière précise la définition de l'histoire qu'il retient :
« L'Histoire a pour objet l'étude de la société humaine, c'est-à-dire de la civilisation universelle. Elle traite de ce qui concerne la nature de cette civilisation, à savoir : la vie sauvage et la vie sociale, les particularismes dus à l'esprit de clan et les modalités par lesquelles un groupe humain en domine un autre. Ce dernier point conduit à examiner la naissance du pouvoir, des dynasties et des classes sociales. Ensuite, l'histoire s'intéresse aux professions lucratives et aux manières de gagner sa vie, qui font partie des activités et des efforts de l'homme, ainsi qu'aux sciences et aux arts. Enfin, elle a pour objet tout ce qui caractérise la civilisation. »
Se dessine alors la nécessité pour Ibn Khaldoun de créer une nouvelle science, celle du umran, dont l'objet central est la civilisation. Et l'histoire est donc une science « noble et indépendante » aussi bien de la philosophie que de la politique. C'est dans sa Muqaddima que cette nouvelle science trouve son illustration, une science faite de discipline, d'examen et de vérification des faits, bien avant le positivisme européen du XIXe siècle.
De ce fait, Ibn Khaldoun s'attache particulièrement à la conformité des faits à la réalité et à la nature des choses. Il faut ainsi selon lui découvrir les lois objectives qui régissent l'évolution, au lieu de simplement relater des faits, qui peuvent se révéler trompeurs car présentés de manière mensongère ou tout du moins partisane.
Le travail de l'historien consiste donc bien à déborder la singularité des faits pour les replacer dans la totalité qui les contient :
« Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle […] C'est une science sui generis, car elle a d'abord un objet spécial, je veux dire la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l'essence même de la société. Tel est le caractère de toutes les sciences, tant celles qui s'appuient sur l'autorité, que celles qui sont fondées sur la raison. »
À partir de cela, Ibn Khaldoun s'attache à étudier l'évolution des sociétés. Ses recherches le mènent à la conclusion qu'il existe une triple évolution historique. Tout d'abord, il met en évidence une évolution sociale avec le passage d'une société bédouine (nomade) à une société sédentaire. Ensuite, une évolution politique avec un régime politique qui passe du califat à la monarchie. Enfin, une évolution économique, l'économie naturelle cédant sa place à l'économie marchande.
 
Étude de la société
 
De la société bédouine à la société sédentaire : évolution des techniques et disparition de l'esprit de clan
Évolution des modes de vie
Pour Ibn Khaldoun, les hommes sont destinés à la transhumance qui leur imposé du fait de leurs activités pastorales et le nomadisme permet d'avoir l'espace nécessaire pour trouver les pâturages. L'inconvénient est que cette activité se limite à assurer la subsistance ; mais dès qu'ils peuvent se procurer d'autres richesses, en supplément de ce qu'ils ont besoin pour survivre, ils s'installent et se sédentarisent. Ibn Khaldoun écrit qu'ils ont besoin de « plus de nourriture, de vêtements, [ils] construisent [alors] de grandes maisons et se défendent derrière les murs des villes et des cités ». Le mode de vie sédentaire tend à s'étendre avec la construction d'immeubles, de tours et de châteaux alors que des techniques de plus en plus complexes permettent entre autres d'accéder à l'eau courante : « Tels sont les sédentaires, c'est-à-dire les habitants des villes et des campagnes, qui vivent de l'exercice d'un métier, ou du commerce ». Par ailleurs, Ibn Khaldoun indique que la vie bédouine est à l'origine de la civilisation dans le sens où les Bédouins se contentent de satisfaire leurs besoins tandis que les sédentaires sont attirés par le confort et le luxe. Ceux-ci, seuls les progrès de la civilisation peuvent leur procurer, mais il faut pour cela se sédentariser ; c'est alors que se développe l'urbanisation.
Ibn Khaldoun a ainsi établi que les besoins des hommes et leur satisfaction expliquent l'évolution des modes de vie, le passage du mode de vie bédouin au mode de vie sédentaire suppose l'évolution des métiers et des techniques. À partir de sa réflexion, Ibn Khaldoun est donc arrivé à plusieurs conclusions confirmées par des recherches scientifiques ultérieures. Ces dernières expliquent ainsi entre autres comment les hommes ont d'abord transhumé partout dans le monde avant de se fixer sur des territoires. Le prix Nobel de physique Georges Charpak rejoint également Ibn Khaldoun lorsque celui-ci rappelle l'origine rurale des citadins :
« L'agriculture, avec ses mortes-saisons, laissait du champ libre qu'on pouvait consacrer au logis, aux outils et aux vêtements ; à la méditation aussi. Les villages allaient s'agrandissant et certains de leurs membres se spécialisaient dans l'art de fabriquer ou de forger… Puis, le village est devenu une ville. »
 
La asabiyya, ou esprit de clan
Toutefois, les Bédouins sont jugés par Ibn Khaldoun comme plus courageux. Leur puissance est issue de leur asabiyya, ou esprit de clan, et de la modération (ou régulation) de la tribu par les cheikhs — les chefs — et les Anciens. La assabiyya unit le groupe autour d'une ascendance commune et permet une assistance mutuelle (la solidarité de groupe). Or, celle-ci est fondamentale pour se défendre dans cette période de luttes tribales ; en effet, un clan sera plus fort si sa cohésion est également forte. Enfin, le fondateur du clan dirige celui-ci ; les autres membres lui obéissent car il dispose d'une asabiyya supérieure au reste du clan. Il joue également le rôle de modérateur au sein de la tribu eu égard du respect et de la vénération qu'on lui porte.
Pourtant, une lignée prestigieuse mue par un fort esprit de clan peut s'éteindre au bout de quelques générations. Il n'empêche que plusieurs clans peuvent se regrouper pour constituer un ensemble de tribus qui sera dirigé par le clan le plus puissant, c'est-à-dire celui dont la asabiyya est la plus forte. Ibn Khaldoun estime même qu'« à égalité de nombre, de force et d'esprit de clan, le groupe ethnique dominant sera le plus enraciné dans la vie bédouine et le plus sauvage ». Mais au bout de quelques générations, un autre clan peut toujours faire valoir une asabiyya plus forte et donc diriger la tribu. Découle de cette dernière règle des luttes incessantes pour s'accaparer le pouvoir.
La asabiyya offre une puissance et une supériorité qui entre en contradiction avec l'objectif des nomades qui tendent de plus en plus au confort et au luxe. Il leur faut pour cela se sédentariser dans des villes et modifier de ce fait leur rapport à la nature. Ibn Khaldoun rappelle à cet égard : « La civilisation bédouine est inférieure à la civilisation sédentaire, parce que les nomades n'ont pas toutes les nécessités de la civilisation. Ils ont bien un peu d'agriculture, mais sans l'outillage technique. Ils n'ont ni menuisiers, ni tailleurs, ni forgerons, ni les autres artisans qui pourraient leur fournir tout ce qui est nécessaire pour vivre de l'agriculture ».
L'idéal serait de pouvoir conjuguer la asabiyya avec les possibilités qu'offrent l'évolution des techniques. Seulement, lui estime que ceux-ci entretiennent une relation contradictoire car si le mode de vie sédentaire conduit au développement des techniques et à la satisfaction de nouveaux besoins, il est aussi à l'origine de la perte de l'esprit de clan et incite à la paresse et aux plaisirs du luxe qui rend docile. Ibn Khaldoun ajoute que l'urbanisation fait augmenter la mixité sociale autant que les injustices, ce qui favorise la perte de la asabiyya qui se trouve diluée. Selon la formule d'Ibn Khaldoun, les citadins sont « détribalisés » ; il s'explique ainsi : « Quand un peuple se sédentarise dans les plaines fertiles et amasse les richesses, il s'habitue à l'abondance et au luxe, et son courage décroît de même que sa « sauvagerie » et ses usages bédouins ». En outre, le modérateur de la tribu cède sa place à l'autorité du gouvernement.
 
Une démarche rationnelle
Ibn Khaldoun fonde son étude sur l'observation et la logique, avec notamment l'utilisation du raisonnement inductif. La rationalité scientifique est à ses yeux une des caractéristiques fondamentales de l'homme. En effet, il estime que ce dernier est plus faible que la plupart des animaux, mais lui est doté de la « pensée et [de] la main ». Ceci lui permet de fabriquer des outils de plus en plus perfectionnés qui lui permettent aussi bien de subvenir à ses besoins que de comprendre son environnement. Mais, il s'agit également de connaître les limites de cette rationalité scientifique, limites « inhérentes à toute investigation et interprétation du réel ». C'est l'idée qu'il exprime à la fin de sa préface de la Muqaddima :
« J'avoue toutefois que, parmi les hommes des différents siècles, nul n'a été plus incapable que moi de parcourir un champ si vaste ; aussi je prie les hommes habiles et instruits d'examiner mon ouvrage avec attention, sinon avec bienveillance, et, lorsqu'ils rencontreront des fautes, de vouloir bien les corriger, en me traitant toutefois avec indulgence. La marchandise que j'offre au public aura peu de valeur aux yeux des savants ; mais, par un aveu franc, on peut détourner le blâme, et l'on doit toujours compter sur l'obligeance de ses confrères. »
Pa ailleurs, sa critique de la philosophie arabo-musulmane de son temps est radicale. En effet, lui bannit toute attitude spéculative abstraite ou quête d'une finalité, préférant la spéculation positive connectée aux faits concrets et intégrant la dimension dialectique des phénomènes. Ibn Khaldoun arrive donc à élaborer une conception dialectique du développement humain. Par ailleurs, le réel étant la source unique de l'intelligible, Ibn Khaldoun entend saisir les rapports de causalité qui régissent ce réel.
Cette rationalité de la démarche, si elle ne comporte pas d'examen d'une éventuelle nature humaine, ne comporte pas non plus de recours à un fondement religieux. Ibn Khaldoun analyse ainsi les sociétés et le pouvoir central tels qu'il sont et non pas tels qu'ils devraient être en fonction des normes religieuses ni tels que l'on voudrait qu'ils soient. Il aborde également la question du politique comme immanente à la société.
Pour le sociologue algérien Abdelkader Djeghloul, Ibn Khaldoun se situe dans le prolongement de la pensée rationaliste arabe en opérant une nette distinction entre les « sciences religieuses » fondées sur les textes révélés et qui ont donc pour sources le Coran et la sunna et les « sciences humaines », « que l'homme acquiert […] par l'exercice de la réflexion » et fondés sur le discours de la rationalité. Mais lui rejette catégoriquement toutes les légendes fondées sur l'astrologie et les croyances magiques, très en vogue à son époque. En somme, ses procédés méthodologiques manifestent la modernité de son œuvre qui anticipe avec cohérence des découvertes réalisées aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles.
 
(à suivre...)

 

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