Postérité
La reconnaissance de l'œuvre d'Ibn Khaldoun a été très
tardive. En effet, la civilisation arabe médiévale commence son déclin et la
pensée d'Ibn Khaldoun n'a pas connu de successeur puisqu'elle s'est heurtée à
l'incompréhension générale de ses contemporains et « s'est perdue durant
plusieurs siècles ».
La Muqaddima est traduite très tôt en turc et en
persan, si bien qu'elle
sert de livre de chevet à l'empereur ottoman Soliman le Magnifique. Elle
a un impact important dans l'Empire ottoman au XVIIe siècle
où le
texte y est intensément étudié mais aussi en Perse, au Khorassan (actuel
Afghanistan) et dans la vallée du Sind (actuel Pakistan). Le savant Katip
Çelebi (1609-1657 a ainsi souvent cité aussi bien le nom que les idées d'Ibn
Khaldoun, alors que l'historien Mustafa Naima (1655-1716) a été clairement
influencé par Ibn Khaldoun pour rédiger son Histoire (Tarih) et la
préface de cette œuvre. L'historien Müneccimbaşı Ahmed Efendi (1631-1702) a
également été inspiré par Ibn Khaldoun et ce n'est en somme pas un hasard si la
première traduction complète de la Muqaddima a été réalisée dans l'Empire
ottoman (en actuelle Turquie), en turc, en 1749, par le cheikh-el-islam Pirizade
(1674-1749), de son vrai nom Mehmed Sahib. Pirizade a également beaucoup
commenté l'œuvre d'Ibn Khaldoun.
Cette traduction permet à l'orientaliste Joseph von
Hammer-Purgstall de découvrir Ibn Khaldoun et d'attirer l'attention des autres
orientalistes sur lui. Voyant en lui « le Montesquieu arabe ». C'est
d'ailleurs dès le XVIIe siècle
que l'importance de la Muqaddima est découverte en Europe et suscite un
certain intérêt pour Ibn Khaldoun chez les Occidentaux, avec notamment le
travail de l'orientaliste Barthélemy d'Herbelot de Molainville.
L'Encyclopédie (1751-1772) de Denis Diderot et Jean le Rond D'Alembert
met particulièrement en évidence l'héritage implicite d'Ibn Khaldoun. Son
véritable titre complet rappelle à bien des égards pour Smaïl Goumeziane la
place centrale qu'Ibn Khaldoun accorde à ces thèmes dans ses
Prolégomènes. Mais pour que sa pensée connaisse une large diffusion dans
le monde occidental, il fallait attendre une traduction complète de ses textes.
Or, réaliser une telle traduction n'est pas de tout repos étant donné qu'Ibn
Khaldoun n'a cessé, jusqu'à sa mort, d'améliorer et de corriger ses manuscrits,
y ajoutant diverses observations et annotations.
En 1806, Silvestre de Sacy publie quelques extraits de la
Muqaddima dans sa Chrestomathie arabe, et ce n'est qu'alors que le
monde arabe a commencé à comprendre l'intérêt et l'originalité de son œuvre. Il
faut attendre le XIXe siècle
pour voir la première édition arabe complète de la Muqaddima, imprimée à
Boulaq par Nasr al-Hurini, près du Caire. Cette édition est basée sur un
manuscrit de 1397 et qui contient une dédicace au sultan de Fès, Abu Inan Faris.
En 1858, l'orientaliste Étienne Marc Quatremère propose une édition complète du
texte en arabe qu'il édite à Paris et qui constitue de ce fait la première
traduction européenne de la Muqaddima. Celle-ci est basée sur un autre
manuscrit.
La première traduction complète de la Muqaddima
dans une langue européenne est l'œuvre de William Mac Guckin de Slane, publiée
en français entre 1862 et 1868, à Paris. Ensuite en 1958, le Libano-Brésilien
José Khouri réalise une traduction en portugais.
Mais il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle
pour avoir deux excellentes traductions réalisées à partir du dernier manuscrit
d'Ibn Khaldoun, daté par lui-même de 1402 et où il y indique : « C'est
un ouvrage entièrement scientifique, qui forme un préambule ornemental à mon
livre d'histoire. Je l'ai collationné autant que j'ai pu et je l'ai corrigé. On
ne peut trouver de copie [d’Al Muqaddima] qui soit supérieure à
celle-ci ».
Les deux traductions dont il s'agit sont tout d'abord
celle en anglais de Franz Rosenthal parue en 1958 sous le titre de An
Introduction to History, qui fait autorité et où Rosenthal qualifie Ibn
Khaldoun de « génie » ; la deuxième traduction est celle en
français de Vincent-Mansour Monteil, publiée en 1967 sous le titre de
Discours sur l'Histoire universelle (Al Muqaddima). Monteil y confirme le
qualificatif attribué par Rosenthal en ces termes : « Ibn Khaldoun est
fort en avance sur son temps. Aucun de ses prédécesseurs ou de ses contemporains
n'a conçu ni réalisé une œuvre d'une ampleur comparable. Aucun, même s'il se
rapproche de lui sur certains points, n'a eu l'esprit tourné vers des
préoccupations aussi modernes ».
Yves Lacoste critique la traduction de de Slane. Il cite
un passage où la traduction de de Slane donne une universalité aux propos d'Ibn
Khaldoun qui, pourtant, ne généralise que pour tirer d'un exemple maghrébin une
loi générale de la démarche historique. Olivier Carré explique également que la
traduction de de Slane « se veut assez lâche et reflète des
interprétations parfois péjoratives ».
De plus, ayant souvent changé
de maître, Ibn Khaldoun manifeste dans ses écrits d'une indépendance d'esprit
qui le distingue des grands chroniqueurs du Moyen Âge chrétien, tels Jean de
Joinville ou Philippe de Commynes qui, bien qu'eux aussi au contact du terrain,
n'auront servi qu'un seul monarque.
Apports
Ibn Khaldoun demeure l'un des penseurs arabes les plus
connus et les plus étudiés car il a souvent été présenté comme l'un des pères
fondateurs de l'histoire en tant que science et discipline intellectuelle, de la
sociologie, mais aussi de la sociologie politique. Certains analystes ont vu en
lui un précurseur des travaux de Nicolas Machiavel, Montesquieu, Auguste Comte,
Karl Marx ou Max Weber. Pour Claude Cahen, « Ibn Khaldûn dépasse à maints
égards la puissance intellectuelle d'un Thomas de Aquino ». Philip Khuri
Hitti, dans ses Récits de l'Histoire des Arabes, affirme qu'« Ibn
Khaldoun a été le plus grand philosophe et historien que l'islam ait jamais
produit et l'un des plus grands de tous les temps ».
Son œuvre traite pourtant aussi des sciences naturelles
puisqu'il précise que la Terre a « une forme sphérique […] comme un grain
de raisin », suivant en cela Ptolémée, astronome grec du IIe siècle.
Il anticipe également les travaux d'Isaac Newton en affirmant que « le
dessous naturel de la terre, c'est le cœur et le centre de sa sphère, vers
lequel tout est attiré par la pesanteur ».
Sociologie
Même si ses travaux ont été interprétés dès le XVIIIe siècle
par divers auteurs européens, les premiers sociologues européens ont ignoré ses
textes et n'ont pu se référer à lui pour faire progresser leur discipline.
Nombre de ses idées, concepts et méthodes ont donc été a posteriori considérés
comme des précurseurs de certaines théories et disciplines conçues en Europe.
Ainsi, Ludwig Gumplowicz, professeur de sciences politiques à l'Université de
Graz, dans un ouvrage intitulé Aperçus sociologiques publié à Paris en
1900, rapporte qu'« un pieux moslem [musulman] avait étudié à tête
reposée les phénomènes sociaux et exprimé sur ce sujet des idées
profondes : ce qu'il a écrit est ce que nous nommons aujourd'hui
sociologie ». René Maunier publie un article sur Ibn Khaldoun, dans la
Revue internationale de sociologie de mai 1915, dans lequel il écrit
notamment que la Muqaddima « contient les fragments dispersés d'un
traité complet de sociologie ».
En effet, Ibn Khaldoun a construit un modèle qui a souvent
été rapproché du modèle durkheimien de sociétés à solidarité mécanique et à
solidarité organique ou encore de l'usage que Ferdinand Tönnies a fait des
concepts de communauté et de société. Toutefois, les modèles du XIXe siècle
reposent sur une interprétation évolutive des sociétés alors qu'Ibn Khaldoun
distingue deux types de milieux sociaux distincts évoluant dans une même
société.
Histoire
Ibn Khaldoun est aussi considéré comme l'un des premiers
théoriciens de l'histoire des civilisations, comme le souligne l'historien
Fernand Braudel dans l'article « Histoire des civilisations : le passé
explique le présent » publié en 1959 dans L'Encyclopédie française.
Braudel appuie également l'affirmation de l'historien britannique Arnold Joseph
Toynbee qui écrit dans Étude de l'histoire (A Study of History,
1934-1961) qu'Ibn Khaldoun a « conçu et formulé une philosophie de
l'histoire qui est, sans doute, le plus grand travail qui ait jamais été créé
par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays ».
Il est aussi parmi les premiers à avoir défini la période
de transition comme une période charnière entre deux civilisations, comme l'a
fait Karl Marx lorsqu'il aborde le passage du féodalisme au capitalisme. Il a en
effet remarqué qu'à certains moments, les civilisations se trouvaient dans des
périodes charnières où elles manifestent à la fois des signes de décadence mais
aussi de renaissance, ce qui était le cas pour le Maghreb à son
époque.
Critiques
Néanmoins, Ibn Khaldoun suscite également d'importantes
polémiques, notamment au cours du XXe siècle.
Ainsi, Taha Hussein, auteur d'une thèse qu'il a soutenue à l'Université de Paris
en 1917 qui s'intitule « Études analytiques et critique d'Ibn
Khaldoun », le taxe de « menteur », d'« opportuniste »
de « suffisant » ou encore de « prétentieux ». Il est suivi
par d'autres auteurs arabes dont l'animosité est telle qu'un responsable de
l'éducation en Irak réclame en 1939 que « la tombe d'Ibn Khaldoun soit
profanée et ses livres brûlés ».
Par ailleurs, ses récits sur l'origine généalogique ou sur
les religions des Berbères font l'objet de désaccords ou de discussions,
notamment de la part d'historiens contemporains comme Émile-Félix Gautier ou
Gabriel Camps. De plus, des historiens plus anciens tels qu'Ibn Hazm, Hérodote
ou Salluste émettent d'autres hypothèses sur l'origine des Berbères. En
revanche, les historiens des années 1990, dont Rachid Bellil, tendent à être
d'accord avec Ibn Khaldoun sur de nombreux thèmes de l'histoire des Berbères.
Parmi les historiens modernes, ceux du Maghreb pensent que l'hypothèse d'Ibn
Khaldoun reste la plus courante et la plus admise au sujet de
Medracen.
Pour Nassif Nassar, auteur de La pensée réaliste d'Ibn
Khaldoun paru en 1967, il faut considérer les idées d'Ibn Khaldoun tout en
conservant un esprit critique vis-à-vis de celles-ci car le travail sur la base
unique des récits d'Ibn Khaldoun est insuffisant :
« Nous remarquons que ce qu'Ibn Khaldoun a dit à son
époque reste valable parce que les sociétés conservent les mêmes systèmes, nos
sociétés sont aussi despotes […] Mais je pense que la pensée d'Ibn Khaldoun
n'est pas du tout suffisante pour avoir une version adéquate et globale de nos
sociétés. Il faut aller plus loin, chercher d'autres concepts […] L'on ne peut
pas se contenter des notions de assabiya (l'esprit de corps et de clan),
de molk (système de pouvoir) et maach (vécu) qui sont des concepts khaldouniens
opératoires mais non suffisants […] Car Ibn Khaldoun n'avait, par exemple, aucun
souci de réforme concernant la démocratie ou la citoyenneté. »
Il est à noter que selon le sociologue Olivier Carré,
l'analyse de Nassar, « ne tenant pas compte de la traduction de [...]
Rosenthal, néglige du même coup le meilleur texte de la
Muqaddima ».
Ibn Khaldoun est d'ailleurs lui-même conscient de ses
imperfections, Smaïl Goumeziane estimant que « comme tout scientifique,
[il] fut influencé par le monde dans lequel il vécut ».
Présence contemporaine
Le portrait d'Ibn Khaldoun orne le billet de dix dinars
tunisiens. De plus, des écoles primaires, collèges, lycées et instituts de
formation en Algérie, au Maroc et en Tunisie portent son nom. Il en est de même
pour une maison de la culture située à Bab El Bhar dans la médina de Tunis (dans
une rue qui porte également son nom) qui abrite un club de la Poésie et qui
accueille différentes manifestations culturelles, dont les Journées
cinématographiques de Carthage.
L'année 2006 est celle de la célébration du
600e anniversaire de sa mort. Des manifestations dans ce sens sont
notamment réalisées en Afghanistan, en Algérie, en Égypte, au Maroc, en Tunisie
et en Espagne où sont organisées des conférences, la réédition de son œuvre,
etc.
Par ailleurs, depuis 2008, l'Organisation arabe pour
l'éducation, la culture et les sciences et l'Organisation internationale de la
francophonie organisent un Prix de la traduction Ibn Khaldoun-Léopold Sédar
Senghor en sciences humaines, qui vise à récompenser les traducteurs et les
traductrices de la langue arabe vers la langue française. Tout ceci a pour but
de « faire connaître les œuvres en sciences humaines dans les espaces
arabophone et francophone en vue de l'enrichissement mutuel des deux
cultures ».
Biographies et essais
Français
- Ahmad Abd Al-Salam, Ibn Khaldûn et ses lecteurs, éd. Presses
universitaires de France, Paris, 1992 (ISBN
213038157X)
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1930
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(1332-1406), éd. L'Harmattan, Paris, 2000 (ISBN
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- Abdesselam Cheddadi, Ibn Khaldûn. L'homme et le théoricien de la
civilisation, éd. Gallimard, Paris, 2006 (ISBN
2070764966)
- Jean Mohsen Fahmy, Ibn Khaldoun. L'honneur et la disgrâce, éd.
L'Interligne, Ottawa, 2003 (ISBN
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- Smaïl Goumeziane, Ibn Khaldoun. Un génie maghrébin (1332-1406),
éd. Non Lieu, Paris, 2006 (ISBN
2352700019)
- Claude Horrut, Ibn Khaldûn, un islam des
« Lumières » ?, éd. Complexe, Paris, 2004 (ISBN 2870279981)
- Yves Lacoste, Ibn Khaldoun. Naissance de l'Histoire, passé du tiers
monde, éd. La Découverte, Paris, 1998 (ISBN
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- Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldûn et les sept vies de l'islam,
éd. Actes Sud, Arles, 2006 (ISBN
2742761144)
- Nassif Nassar, La pensée réaliste d'Ibn Khaldûn, éd. Presses
universitaires de France, Paris, 1997 (ISBN
2130481558)
- Krzysztof Pomian, Ibn Khaldûn au prisme de l'Occident, éd.
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Anglais
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- Michael Brett, Ibn Khaldun and the Medieval Maghrib, éd. Variorum
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(ISBN 0878500561)
- Bruce Lawrence, Ibn Khaldun and Islamic Ideology, éd. Brill
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Œuvres
Texte
original
- Ibn
Khaldûn, Kitab al-Ibar, Dar El Fikr,
Beyrouth, 2000-2001
- Ibn Khaldûn,
Kitab al-Ibar, Dar al-kitab al-lubnani,
Beyrouth, 1981
Traductions en
français
- Ibn Khaldoun
(trad. Vincent Monteil), Discours sur l'histoire
universelle. Al-Muqaddima, Commission libanaise pour la traduction des
chefs-d'œuvre, Beyrouth, 1967-1968 (ISBN 274270924X)
- Ibn Khaldoun (trad.
Abdesselam Cheddadi), Le Livre des exemples,
vol. I, Gallimard, Paris, 2002,
1560 p. (ISBN
2070114252)
- Ibn Khaldoun (trad.
William Mac Guckin de Slane), Les
Prolégomènes, Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris,
1863
- Ibn Khaldoun (trad.
William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères
et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, vol. I, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1852,
480 p.
- Ibn Khaldoun (trad.
William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères
et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, vol. II, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1854,
635 p.
- Ibn Khaldoun (trad.
William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères
et des dynasties musulmanes de l'Afrique Septentrionale, vol. III, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1856,
528 p.
( Fin
)

