Al-Oufok

 

Site du Mouvement démocratique arabe

"Résister à l'occupation, c'est vivre libre"

 

الأفق

 

 

Demande d'inscription à notre liste de diffusion 

 

 "Assawra"

 

à l'adresse:

inscription@assawra.info

 

Ibn Khaldoun
précurseur des travaux de Nicolas Machiavel, Montesquieu, Auguste Comte, Karl Marx ou Max Weber.

mardi 17 août 2010, par La Rédaction

Postérité
La reconnaissance de l'œuvre d'Ibn Khaldoun a été très tardive. En effet, la civilisation arabe médiévale commence son déclin et la pensée d'Ibn Khaldoun n'a pas connu de successeur puisqu'elle s'est heurtée à l'incompréhension générale de ses contemporains et « s'est perdue durant plusieurs siècles ».
La Muqaddima est traduite très tôt en turc et en persan, si bien qu'elle sert de livre de chevet à l'empereur ottoman Soliman le Magnifique. Elle a un impact important dans l'Empire ottoman au XVIIe siècle où le texte y est intensément étudié mais aussi en Perse, au Khorassan (actuel Afghanistan) et dans la vallée du Sind (actuel Pakistan). Le savant Katip Çelebi (1609-1657 a ainsi souvent cité aussi bien le nom que les idées d'Ibn Khaldoun, alors que l'historien Mustafa Naima (1655-1716) a été clairement influencé par Ibn Khaldoun pour rédiger son Histoire (Tarih) et la préface de cette œuvre. L'historien Müneccimbaşı Ahmed Efendi (1631-1702) a également été inspiré par Ibn Khaldoun et ce n'est en somme pas un hasard si la première traduction complète de la Muqaddima a été réalisée dans l'Empire ottoman (en actuelle Turquie), en turc, en 1749, par le cheikh-el-islam Pirizade (1674-1749), de son vrai nom Mehmed Sahib. Pirizade a également beaucoup commenté l'œuvre d'Ibn Khaldoun.
Cette traduction permet à l'orientaliste Joseph von Hammer-Purgstall de découvrir Ibn Khaldoun et d'attirer l'attention des autres orientalistes sur lui. Voyant en lui « le Montesquieu arabe ». C'est d'ailleurs dès le XVIIe siècle que l'importance de la Muqaddima est découverte en Europe et suscite un certain intérêt pour Ibn Khaldoun chez les Occidentaux, avec notamment le travail de l'orientaliste Barthélemy d'Herbelot de Molainville. L'Encyclopédie (1751-1772) de Denis Diderot et Jean le Rond D'Alembert met particulièrement en évidence l'héritage implicite d'Ibn Khaldoun. Son véritable titre complet rappelle à bien des égards pour Smaïl Goumeziane la place centrale qu'Ibn Khaldoun accorde à ces thèmes dans ses Prolégomènes. Mais pour que sa pensée connaisse une large diffusion dans le monde occidental, il fallait attendre une traduction complète de ses textes. Or, réaliser une telle traduction n'est pas de tout repos étant donné qu'Ibn Khaldoun n'a cessé, jusqu'à sa mort, d'améliorer et de corriger ses manuscrits, y ajoutant diverses observations et annotations.
En 1806, Silvestre de Sacy publie quelques extraits de la Muqaddima dans sa Chrestomathie arabe, et ce n'est qu'alors que le monde arabe a commencé à comprendre l'intérêt et l'originalité de son œuvre. Il faut attendre le XIXe siècle pour voir la première édition arabe complète de la Muqaddima, imprimée à Boulaq par Nasr al-Hurini, près du Caire. Cette édition est basée sur un manuscrit de 1397 et qui contient une dédicace au sultan de Fès, Abu Inan Faris. En 1858, l'orientaliste Étienne Marc Quatremère propose une édition complète du texte en arabe qu'il édite à Paris et qui constitue de ce fait la première traduction européenne de la Muqaddima. Celle-ci est basée sur un autre manuscrit.
La première traduction complète de la Muqaddima dans une langue européenne est l'œuvre de William Mac Guckin de Slane, publiée en français entre 1862 et 1868, à Paris. Ensuite en 1958, le Libano-Brésilien José Khouri réalise une traduction en portugais.
Mais il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour avoir deux excellentes traductions réalisées à partir du dernier manuscrit d'Ibn Khaldoun, daté par lui-même de 1402 et où il y indique : « C'est un ouvrage entièrement scientifique, qui forme un préambule ornemental à mon livre d'histoire. Je l'ai collationné autant que j'ai pu et je l'ai corrigé. On ne peut trouver de copie [d’Al Muqaddima] qui soit supérieure à celle-ci ».
Les deux traductions dont il s'agit sont tout d'abord celle en anglais de Franz Rosenthal parue en 1958 sous le titre de An Introduction to History, qui fait autorité et où Rosenthal qualifie Ibn Khaldoun de « génie » ; la deuxième traduction est celle en français de Vincent-Mansour Monteil, publiée en 1967 sous le titre de Discours sur l'Histoire universelle (Al Muqaddima). Monteil y confirme le qualificatif attribué par Rosenthal en ces termes : « Ibn Khaldoun est fort en avance sur son temps. Aucun de ses prédécesseurs ou de ses contemporains n'a conçu ni réalisé une œuvre d'une ampleur comparable. Aucun, même s'il se rapproche de lui sur certains points, n'a eu l'esprit tourné vers des préoccupations aussi modernes ».
Yves Lacoste critique la traduction de de Slane. Il cite un passage où la traduction de de Slane donne une universalité aux propos d'Ibn Khaldoun qui, pourtant, ne généralise que pour tirer d'un exemple maghrébin une loi générale de la démarche historique. Olivier Carré explique également que la traduction de de Slane « se veut assez lâche et reflète des interprétations parfois péjoratives ».
De plus, ayant souvent changé de maître, Ibn Khaldoun manifeste dans ses écrits d'une indépendance d'esprit qui le distingue des grands chroniqueurs du Moyen Âge chrétien, tels Jean de Joinville ou Philippe de Commynes qui, bien qu'eux aussi au contact du terrain, n'auront servi qu'un seul monarque.
 
Apports
Ibn Khaldoun demeure l'un des penseurs arabes les plus connus et les plus étudiés car il a souvent été présenté comme l'un des pères fondateurs de l'histoire en tant que science et discipline intellectuelle, de la sociologie, mais aussi de la sociologie politique. Certains analystes ont vu en lui un précurseur des travaux de Nicolas Machiavel, Montesquieu, Auguste Comte, Karl Marx ou Max Weber. Pour Claude Cahen, « Ibn Khaldûn dépasse à maints égards la puissance intellectuelle d'un Thomas de Aquino ». Philip Khuri Hitti, dans ses Récits de l'Histoire des Arabes, affirme qu'« Ibn Khaldoun a été le plus grand philosophe et historien que l'islam ait jamais produit et l'un des plus grands de tous les temps ».
Son œuvre traite pourtant aussi des sciences naturelles puisqu'il précise que la Terre a « une forme sphérique […] comme un grain de raisin », suivant en cela Ptolémée, astronome grec du IIe siècle. Il anticipe également les travaux d'Isaac Newton en affirmant que « le dessous naturel de la terre, c'est le cœur et le centre de sa sphère, vers lequel tout est attiré par la pesanteur ».
 
Sociologie
Même si ses travaux ont été interprétés dès le XVIIIe siècle par divers auteurs européens, les premiers sociologues européens ont ignoré ses textes et n'ont pu se référer à lui pour faire progresser leur discipline. Nombre de ses idées, concepts et méthodes ont donc été a posteriori considérés comme des précurseurs de certaines théories et disciplines conçues en Europe. Ainsi, Ludwig Gumplowicz, professeur de sciences politiques à l'Université de Graz, dans un ouvrage intitulé Aperçus sociologiques publié à Paris en 1900, rapporte qu'« un pieux moslem [musulman] avait étudié à tête reposée les phénomènes sociaux et exprimé sur ce sujet des idées profondes : ce qu'il a écrit est ce que nous nommons aujourd'hui sociologie ». René Maunier publie un article sur Ibn Khaldoun, dans la Revue internationale de sociologie de mai 1915, dans lequel il écrit notamment que la Muqaddima « contient les fragments dispersés d'un traité complet de sociologie ».
En effet, Ibn Khaldoun a construit un modèle qui a souvent été rapproché du modèle durkheimien de sociétés à solidarité mécanique et à solidarité organique ou encore de l'usage que Ferdinand Tönnies a fait des concepts de communauté et de société. Toutefois, les modèles du XIXe siècle reposent sur une interprétation évolutive des sociétés alors qu'Ibn Khaldoun distingue deux types de milieux sociaux distincts évoluant dans une même société.
 
Histoire
Ibn Khaldoun est aussi considéré comme l'un des premiers théoriciens de l'histoire des civilisations, comme le souligne l'historien Fernand Braudel dans l'article « Histoire des civilisations : le passé explique le présent » publié en 1959 dans L'Encyclopédie française. Braudel appuie également l'affirmation de l'historien britannique Arnold Joseph Toynbee qui écrit dans Étude de l'histoire (A Study of History, 1934-1961) qu'Ibn Khaldoun a « conçu et formulé une philosophie de l'histoire qui est, sans doute, le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays ».
Il est aussi parmi les premiers à avoir défini la période de transition comme une période charnière entre deux civilisations, comme l'a fait Karl Marx lorsqu'il aborde le passage du féodalisme au capitalisme. Il a en effet remarqué qu'à certains moments, les civilisations se trouvaient dans des périodes charnières où elles manifestent à la fois des signes de décadence mais aussi de renaissance, ce qui était le cas pour le Maghreb à son époque.
 
Critiques
Néanmoins, Ibn Khaldoun suscite également d'importantes polémiques, notamment au cours du XXe siècle. Ainsi, Taha Hussein, auteur d'une thèse qu'il a soutenue à l'Université de Paris en 1917 qui s'intitule « Études analytiques et critique d'Ibn Khaldoun », le taxe de « menteur », d'« opportuniste » de « suffisant » ou encore de « prétentieux ». Il est suivi par d'autres auteurs arabes dont l'animosité est telle qu'un responsable de l'éducation en Irak réclame en 1939 que « la tombe d'Ibn Khaldoun soit profanée et ses livres brûlés ».
Par ailleurs, ses récits sur l'origine généalogique ou sur les religions des Berbères font l'objet de désaccords ou de discussions, notamment de la part d'historiens contemporains comme Émile-Félix Gautier ou Gabriel Camps. De plus, des historiens plus anciens tels qu'Ibn Hazm, Hérodote ou Salluste émettent d'autres hypothèses sur l'origine des Berbères. En revanche, les historiens des années 1990, dont Rachid Bellil, tendent à être d'accord avec Ibn Khaldoun sur de nombreux thèmes de l'histoire des Berbères. Parmi les historiens modernes, ceux du Maghreb pensent que l'hypothèse d'Ibn Khaldoun reste la plus courante et la plus admise au sujet de Medracen.
Pour Nassif Nassar, auteur de La pensée réaliste d'Ibn Khaldoun paru en 1967, il faut considérer les idées d'Ibn Khaldoun tout en conservant un esprit critique vis-à-vis de celles-ci car le travail sur la base unique des récits d'Ibn Khaldoun est insuffisant :
« Nous remarquons que ce qu'Ibn Khaldoun a dit à son époque reste valable parce que les sociétés conservent les mêmes systèmes, nos sociétés sont aussi despotes […] Mais je pense que la pensée d'Ibn Khaldoun n'est pas du tout suffisante pour avoir une version adéquate et globale de nos sociétés. Il faut aller plus loin, chercher d'autres concepts […] L'on ne peut pas se contenter des notions de assabiya (l'esprit de corps et de clan), de molk (système de pouvoir) et maach (vécu) qui sont des concepts khaldouniens opératoires mais non suffisants […] Car Ibn Khaldoun n'avait, par exemple, aucun souci de réforme concernant la démocratie ou la citoyenneté. »
Il est à noter que selon le sociologue Olivier Carré, l'analyse de Nassar, « ne tenant pas compte de la traduction de [...] Rosenthal, néglige du même coup le meilleur texte de la Muqaddima ».
Ibn Khaldoun est d'ailleurs lui-même conscient de ses imperfections, Smaïl Goumeziane estimant que « comme tout scientifique, [il] fut influencé par le monde dans lequel il vécut ».
 
Présence contemporaine
Le portrait d'Ibn Khaldoun orne le billet de dix dinars tunisiens. De plus, des écoles primaires, collèges, lycées et instituts de formation en Algérie, au Maroc et en Tunisie portent son nom. Il en est de même pour une maison de la culture située à Bab El Bhar dans la médina de Tunis (dans une rue qui porte également son nom) qui abrite un club de la Poésie et qui accueille différentes manifestations culturelles, dont les Journées cinématographiques de Carthage.
L'année 2006 est celle de la célébration du 600e anniversaire de sa mort. Des manifestations dans ce sens sont notamment réalisées en Afghanistan, en Algérie, en Égypte, au Maroc, en Tunisie et en Espagne où sont organisées des conférences, la réédition de son œuvre, etc.
Par ailleurs, depuis 2008, l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences et l'Organisation internationale de la francophonie organisent un Prix de la traduction Ibn Khaldoun-Léopold Sédar Senghor en sciences humaines, qui vise à récompenser les traducteurs et les traductrices de la langue arabe vers la langue française. Tout ceci a pour but de « faire connaître les œuvres en sciences humaines dans les espaces arabophone et francophone en vue de l'enrichissement mutuel des deux cultures ».
 
Biographies et essais
 
Français
- Ahmad Abd Al-Salam, Ibn Khaldûn et ses lecteurs, éd. Presses universitaires de France, Paris, 1992 (ISBN 213038157X)
- Magali Boisnard, Le Roman de Khaldoun, éd. Piazza, Paris, 1930
- Djamel Chabane, La pensée de l'urbanisation chez Ibn Khaldûn (1332-1406), éd. L'Harmattan, Paris, 2000 (ISBN 2738461794)
- Abdesselam Cheddadi, Ibn Khaldûn. L'homme et le théoricien de la civilisation, éd. Gallimard, Paris, 2006 (ISBN 2070764966)
- Jean Mohsen Fahmy, Ibn Khaldoun. L'honneur et la disgrâce, éd. L'Interligne, Ottawa, 2003 (ISBN 2921463660)
- Smaïl Goumeziane, Ibn Khaldoun. Un génie maghrébin (1332-1406), éd. Non Lieu, Paris, 2006 (ISBN 2352700019)
- Claude Horrut, Ibn Khaldûn, un islam des « Lumières » ?, éd. Complexe, Paris, 2004 (ISBN 2870279981)
- Yves Lacoste, Ibn Khaldoun. Naissance de l'Histoire, passé du tiers monde, éd. La Découverte, Paris, 1998 (ISBN 2707126802)
- Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldûn et les sept vies de l'islam, éd. Actes Sud, Arles, 2006 (ISBN 2742761144)
- Nassif Nassar, La pensée réaliste d'Ibn Khaldûn, éd. Presses universitaires de France, Paris, 1997 (ISBN 2130481558)
- Krzysztof Pomian, Ibn Khaldûn au prisme de l'Occident, éd. Gallimard, Paris, 2006 (ISBN 2070781593)
 
Anglais
- Aziz Al-Azmeh, Ibn Khaldun. A Reinterpretation, éd. Routledge, New York, 1982 (ISBN 0714631302)
- Fuad Baali, Society, State, and Urbanism. Ibn Khaldun's Sociological Thought éd. State University of New York Press, New York, 1988 (ISBN 0887066097)
- Michael Brett, Ibn Khaldun and the Medieval Maghrib, éd. Variorum Collected Studies, Great Yarmouth, 1999 (ISBN 0860787729)
- Walter Joseph Fischel, Ibn Khaldun and Tamerlane: Their Historic Meeting in Damascus, A.D. 1401 (803 A.H.). A study based on Arabic Manuscripts of Ibn Khaldun's Autobiography, with a translation into English, and a commentary, éd. Université de Californie, Berkeley, 1952
- Walter Joseph Fischel, Ibn Khaldun in Egypt. His Public Functions and his Historical Research. 1382-1406. A study in Islamic Historiography, éd. University of California Press, Berkeley, 1967
- Charles Issawi, An Arab Philosophy of History. Selections from the Prolegomena of Ibn Khaldun of Tunis, éd. Darwin Press, Princeton, 1987 (ISBN 0878500561)
- Bruce Lawrence, Ibn Khaldun and Islamic Ideology, éd. Brill Academic Publishers, Leiden, 1997 (ISBN 9004075674)
- Nathaniel Schimdt, Ibn Khaldun. Historian, Sociologist and Philosopher, éd. Columbia University Press, New York, 1930 (ISBN 0404056091)
 
Œuvres
 
Texte original
- Ibn Khaldûn, Kitab al-Ibar, Dar El Fikr, Beyrouth, 2000-2001 
- Ibn Khaldûn, Kitab al-Ibar, Dar al-kitab al-lubnani, Beyrouth, 1981
 
Traductions en français
- Ibn Khaldoun (trad. Vincent Monteil), Discours sur l'histoire universelle. Al-Muqaddima, Commission libanaise pour la traduction des chefs-d'œuvre, Beyrouth, 1967-1968 (ISBN 274270924X) 
- Ibn Khaldoun (trad. Abdesselam Cheddadi), Le Livre des exemples, vol. I, Gallimard, Paris, 2002, 1560 p. (ISBN 2070114252) 
- Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Les Prolégomènes, Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1863 
- Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, vol. I, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1852, 480 p. 
- Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, vol. II, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1854, 635 p. 
- Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique Septentrionale, vol. III, Imprimerie du Gouvernement, Alger, 1856, 528 p.
 
( Fin )

 

Copyright © 2009 Al-Oufok – Tous droits réservés.