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La révolution continue

mercredi 4 janvier 2012, par Gilbert Achcar

Tandis que des voix s’élevaient de la droite et d’une partie de la gauche pour annoncer la fin du « Printemps arabe » et pour demander aux masses rebelles de rentrer à la maison, les événements des derniers jours ont abondamment démontré la poursuite et la vitalité du processus révolutionnaire dont l’étincelle a éclaté en Tunisie à la fin de l’année dernière. Ce processus connaît même un regain de vigueur avec une nouvelle impulsion, qui sera suivie d’autres sans aucun doute au cours des prochaines années.

Partout la révolution continue, défiant toutes les tentatives de la faire avorter ou de la détourner de son cours progressiste et libérateur. Ces efforts sont parrainés par les Etats-Unis, protecteurs de la plupart des régimes affectés ; ils sont supervisés par les bastions de la réaction arabe dans les Etats pétroliers du Golfe. Ceux-ci tentent vainement d’éteindre les flammes de la révolution en les arrosant de pétrodollars. Ils sont aidés et secondés dans cette entreprise, en échange de la promesse d’une part du gâteau, par les dirigeants des Frères Musulmans, soutenus par l’émirat du Qatar, et par les groupes salafistes, soutenus par la monarchie saoudienne.

Et pourtant, partout la révolution continue, comme au Yémen où « Notre révolution continue » est le nom qui a été donné aux rassemblements organisés le vendredi 25 novembre pour signifier le refus de l’accord de « compromis » au bas duquel le [Président] Saleh, le visage barré d’un large sourire, a apposé sa signature. La monarchie saoudienne tente d’imposer cet accord au peuple yéménite afin de perpétuer le régime de Saleh, à l’instar de celui de Moubarak en Egypte, Saleh lui-même continuant de tirer les ficelles dans les coulisses, depuis le Yémen même ou depuis le royaume Saoudien – ce sanctuaire des despotes corrompus, qui a donné refuge à Ben Ali, proposé à Moubarak de l’accueillir, et soigné Saleh après ses blessures.

Partout la révolution continue, comme en Égypte où les masses sont descendues dans la rue dans un nouveau soulèvement contre le gouvernement militaire. Ces masses ont compris que le commandement de l’armée, dont elles ont cru pour un temps qu’il était loyal envers le peuple, est une composante indissociable, en fait un pilier, du régime dont le peuple a réclamé la chute. La plus importante des révolutions arabes par son étendue et son importance a retrouvé sa vitalité. Les événements ont donné raison à tous ceux que leur vigilance et leur détermination ont poussés à poursuivre la lutte sans se décourager, malgré leur isolement temporaire. Ils ont gardé la certitude que l’énergie massive libérée le 25 janvier n’était pas épuisée et qu’elle doit continuer à s’investir dans les luttes démocratiques et sociales. La combinaison de ces deux types de luttes est une condition déterminante de leur succès. C’est cette combinaison qui a permis la chute du tyran, et if faudra qu’elle se renouvelle à plus grande échelle lorsque le mouvement des travailleurs aura consolidé sa nouvelle organisation.

Partout la révolution continue, comme en Tunisie, où ces derniers jours, les masses se sont soulevées dans le bassin minier de Gafsa, dont le soulèvement en 2008 a constitué un préambule à la révolution qui a éclaté deux ans plus tard à Sidi Bouzid. Les masses ont réitéré à Gafsa l’exigence originelle de la révolution tunisienne, le droit au travail. Elles n’ont pas été leurrées par la « transition dans l’ordre » organisée par « l’élite » sociale dominante dans le but de préserver son statut après avoir évincé Ben Ali en tant que bouc émissaire. Cette « élite » tente aujourd’hui de coopter les opposants d’hier.

Partout la révolution continue, comme en Syrie où la lutte du peuple s’intensifie, malgré la brutalité et l’atroce répression du régime. Un nombre croissant de soldats osent sortir des rangs de l’armée pour accomplir leur devoir de défense du peuple. Les appels de l’aile droite de l’opposition à une intervention militaire étrangère ont jusqu’à présent échoué. La droite espère qu’une intervention étrangère lui livrera le pouvoir sur un plateau d’acier, car elle craint que le soulèvement populaire n’arrive à renverser le régime par ses propres moyens.

Partout la révolution continue, comme en Libye où des voix s’élèvent de plus en plus pour dénoncer les tentatives d’assujettissement du pays à la tutelle étrangère. Les révolutionnaires amazighs, qui ont joué un rôle important dans la lutte pour libérer le pays du tyran, ont refusé de reconnaître le nouveau gouvernement parce que celui-ci n’a pas reconnu leurs droits. Les revendications sociales se multiplient, tant dans les régions les plus défavorisées sous l’ancien régime qu’au cœur même de la capitale. Tout cela en l’absence d’un appareil détenant le monopole des armes et capable de protéger ceux qui ont accumulé richesses et privilèges sous le trop long règne de Kadhafi.

Partout la révolution continue, comme au Maroc où une majorité de la population a boycotté les élections au moyen desquelles la monarchie a essayé de contenir les revendications du peuple, dans l’espoir que ses valets de « l’opposition loyale » parviendront à apaiser le volcan. Mais il continue de gronder sous la forme de manifestations organisées par la véritable opposition. Et les conditions de vie intolérables rendent inévitable une éruption majeure.

Partout la révolution continue, comme au Bahreïn, où les masses rebelles n’ont pas été dupes de la farce de la « commission d’enquête » imposée au royaume par les États-Unis afin de faciliter la livraison d’armes qu’ils se préparent à lui faire. Les masses continuent de manifester et de protester jour après jour, convaincues qu’elles finiront par remporter une victoire que la dynastie Al Khalifa et ses protecteurs, la Maison des Saoud, ne parviendront pas à empêcher éternellement. Le jour approche inévitablement où ces derniers eux-mêmes devront rendre des comptes.

Partout la révolution continue, y compris à l’intérieur du royaume saoudien où le peuple de Qatif s’est soulevé il y a quelques jours sans être intimidé par la répression sanglante du régime. Ils poursuivront leur lutte jusqu’à ce que sa « contagion » s’étende à l’ensemble de la péninsule arabique et de son peuple, malgré l’abjecte propagande confessionnelle qui est devenue la dernière arme idéologique de la tyrannie des Saoud et de l’institution religieuse wahhabite obscurantiste qui, avec leurs protecteurs étasuniens, leur permet de se maintenir au pouvoir.

L’effondrement du trône des Saoud dans la péninsule arabique sera celui du principal bastion de la réaction arabe et du plus ancien allié et entremetteur de l’hégémonie états-unienne dans notre région (plus ancien même que l’allié sioniste). Ce jour-là, l’ordre autocratique et exploiteur arabe se sera entièrement écroulé.

Mais jusqu’à l’avènement de ce jour, la révolution doit continuer. Elle subira échecs, reculs, retours de bâton, tragédies, pièges et conspirations. Comme l’a énoncé le principal dirigeant de la Révolution chinoise : « La révolution n’est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s’accomplir avec tranquillité et délicatesse… » La révolution doit donc avancer sans relâche, en gardant à l’esprit une autre célèbre maxime d’un des dirigeants de la Révolution française : « Ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. […] Ce qui constitue une république, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé. »

Gilbert Achcar
28 novembre 2011

(L’original de cet article est paru dans le journal Al-Akhbar de Beyrouth le 28 novembre 2011. Traduit de l’anglais par Antoine Dequidt.)

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The Revolution Continues

While voices were being raised from the right, and part of the left, declaring the “Arab Spring” over and advising the rebellious masses to go back home, recent days have made it abundantly clear that the revolutionary process which was sparked in Tunisia late last year remains alive and well. Indeed, it has reinvigorated itself and is experiencing a fresh upsurge – to be followed by others undoubtedly over the course of the years to come.

The revolution continues everywhere, defying attempts to abort it or divert it from its progressive and liberating course. These efforts are sponsored by the United States – protector of most of the afflicted regimes – and supervised by the bastions of Arab reaction in the Gulf oil states. They are engaged in a vain attempt to extinguish the flames of revolution by dousing them with petrodollars. And they are being aided and abetted – in exchange for a promised slice of the cake – by leaders of the Muslim Brotherhood backed by the emirate of Qatar and by Salafi groups backed by the Saudi kingdom.

Yet the revolution continues everywhere, as in Yemen, where “Our Revolution Continues” was the name given to last Friday’s rallies rejecting the “compromise” agreement to which [President] Saleh, grinning broadly, put his signature. The Saudi kingdom is trying to impose the deal on the Yemenis in order to perpetuate Saleh’s regime, like Mubarak’s in Egypt, while Saleh himself continues running the show from behind the scenes in Yemen itself or from the Saudi kingdom – the sanctuary for corrupt despots, which welcomed Ben Ali, offered to host Mubarak, and treated Saleh after his injury.

The revolution continues everywhere, as in Egypt, where the masses have taken to the streets in a new uprising against military rule. They have realised that the army command, which for a while they took to be loyal to the people, is an inseparable part – indeed a mainstay – of the regime whose downfall the people had demanded. The greatest of the Arab revolutions in scale and importance has regained its vitality. The vision and resolve of those who carried on the struggle undeterred by temporary isolation have been vindicated. They were confident that the massive energy unleashed on January 25 had not been exhausted, and that it must continue to be harnessed in the democratic and social struggles. These twin struggles can only succeed when welded together. It happened when the tyrant was brought down, and will need to happen again on a wider scale once the workers’ movement has consolidated its new organization.

The revolution continues everywhere, as in Tunisia, where in recent days the masses have risen in the Gafsa mining basin, whose 2008 uprising set the stage for the revolution that broke out two years later in Sidi Bouzid. They have revived the original demand of the Tunisian revolution : the right to employment. They have not been taken in by the “orderly transition” arranged by the dominant social “elite” to preserve its status, after ousting Ben Ali as a sacrificial lamb. This “elite” is trying today to co-opt yesterday’s oppositionists.

The revolution continues everywhere, as in Syria, where the popular struggle keeps intensifying, in defiance of the regime’s brutality and atrocious repression. Growing numbers of soldiers are daring to defect from the ranks of the army in order to truly carry out their duty of defending the people. Calls for foreign military intervention made by the right wing of the opposition are meanwhile being foiled. The right hopes that foreign intervention will hand them power on a steel platter, fearing that the popular uprising may succeed in toppling the regime on its own.

The revolution continues everywhere, as in Libya, where voices denouncing attempts to subject the country to foreign tutelage are growing louder. The Amazigh revolutionaries, who played a big part in liberating the country from the tyrant’s rule, have refused to recognise the new government, because it did not acknowledge their rights. Social demands are increasingly being raised, both in the regions that were most deprived under the former regime, and in the heart of the capital. All this in the absence of an apparatus holding a monopoly of arms and capable of protecting those who accumulated wealth and privilege during Gaddafi’s protracted rule.

The revolution continues everywhere, as in Morocco, where a majority of people boycotted the elections by means of which the monarchy tried to contain popular protests, in the hope that its aides in the “loyal opposition” would be able to quiet the volcano. But it continues to rumble, in the form of demonstrations staged by the genuine opposition. And intolerable living conditions make a major eruption inevitable.

The revolution continues everywhere, as in Bahrain, where the rebellious masses were not duped by the “fact-finding” pantomime which the US imposed on the kingdom to ease through its planned arms-supply deal. They are continuing to demonstrate and protest, day after day, convinced that victory will ultimately be theirs, and cannot be denied them forever by the Al Khalifa dynasty and its patron the House of Saud. Instead, the latter’s day of reckoning will unavoidably come.

The revolution continues everywhere, including in the Saudi kingdom, where the people of Qatif rose up some days ago, undeterred by the regime’s deadly repression. They will continue their struggle until its “contagion” spreads to every part of the Arabian Peninsula and to its entire people, despite the malicious sectarian incitement which has become the last ideological weapon of the House of Saud’s tyranny and the obscurantist Wahhabi establishment which, along with their US protectors, props them up.

When the House of Saud’s throne in the Arabian Peninsula falls, so will the principal bastion of Arab reaction, and the oldest ally and intermediary of US hegemony in our region (older even than the Zionist ally). On that day the whole autocratic and exploitative Arab order will have collapsed.

But until that day comes, the revolution must continue. It will definitely experience failures, setbacks, backlashes, tragedies, traps and conspiracies. As the main leader of the Chinese Revolution once put it : “Revolution is not a dinner party, not an essay, nor a painting, nor a piece of embroidery ; it cannot be advanced softly, gradually...” The revolution must thus march tirelessly on, keeping in mind another famous maxim from one of the leaders of the French Revolution : “Those who make revolutions half way only dig their own graves. What constitutes a republic is the destruction of all that stands in its way.”

Gilbert Achcar is a professor of Development Studies and International Relations at the School of Oriental & African Studies, University of London

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