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Voyage au centre de l’avenir

lundi 23 janvier 2012, par La Rédaction

Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies,
de Monique Atlan et Roger-Pol Droit
(Flammarion, 556 p., 22,90 euros).

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C’est une formidable "enquête philosophique" au pays des nanotechnologies, des cellules artificielles et des mutations numériques. La journaliste Monique Atlan et le philosophe Roger-Pol Droit ont fait un tour du monde des laboratoires et des universités pour rencontrer une cinquantaine de chercheurs, ingénieurs, philosophes, anthropologues... Ils signent avec Humain une indispensable somme pour comprendre et mettre en perspective ces révolutions qui vont changer nos vies, de l’ADN recomposé aux machines intelligentes. Au coeur du livre, une question brûlante : quelle place pour l’humain dans tout cela ?

Pourquoi avoir entrepris ce grand voyage dans ce que vous appelez l’"archipel des changements" ?
Monique Atlan et Roger-Pol Droit : Ce que nous avons voulu faire, c’est essentiellement un panorama des principales mutations en cours, une sorte de carte, accessible à tous, du grand chantier de l’humain aujourd’hui, car toutes les frontières, les contours qui délimitaient autrefois l’homme sont en train de bouger. Effectuer un tri entre fantasmes et réalités, et réunir en un seul livre l’essentiel de ce qu’il faudrait savoir pour ne pas être complètement dépassé dans le siècle à venir, face au flot des informations scientifiques et technologiques, souvent présentées comme "révolutionnaires", qui submerge notre époque.

Le livre s’ouvre sur une constatation : alors que nous avons un temps cru que notre avenir se jouerait dans l’espace, les plus grands bouleversements sont venus d’en bas et de l’infiniment petit...
Si ce nouveau monde devait avoir une date inaugurale, ce pourrait être le 29 décembre 1959, avec cette conférence historique du physicien et futur Prix Nobel Richard Feynman intitulée "Il y a plein de place en bas". Il imagine l’exemple frappant de l’Encyclopædia Britannica - 40 volumes papier à l’époque - tenant sur une tête d’épingle ! On entre alors dans l’univers des nanotechnologies, même s’il ne prononce pas le mot, qui n’existe pas encore. Feynman annonce de façon visionnaire d’autres possibilités de l’infiniment petit : modifier les propriétés de la matière ou même, à l’échelle des molécules, changer des caractéristiques de l’ADN. Il anticipe donc sur la convergence actuelle qui fait que nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives se potentialisent les unes les autres. Elles retrouvent le projet de transformer l’humain, de l’augmenter pour l’améliorer. Car les progrès accomplis par cette convergence des techniques de l’infiniment petit ont réactivé de très anciennes espérances et tentations humaines : multiplier nos capacités, en finir avec les maladies, avec la fatigue et l’usure du corps, avec le vieillissement, ou même vaincre la mort elle-même.

Les transhumanistes entendent même forger une espèce nouvelle. Qui sont ces étonnants technophiles qui prophétisent une véritable posthumanité ?
C’est une nébuleuse très importante aux États-Unis, avec des moyens financiers et une résonance médiatique difficiles à imaginer en France. Les transhumanistes donnent l’impression d’avoir des idées délirantes, mais ils ont de l’influence. À Boston, nous avons rencontré Ray Kurzweil, l’un des piliers de ce courant. Une sorte de génie du calcul, inventeur des premiers programmes de reconnaissance vocale, qui est aussi conseiller auprès des autorités américaines. Kurzweil annonce, pour les années 2030-2040, l’avènement de ce qu’il appelle "la singularité", terme à prendre dans son sens mathématique, à savoir le moment où l’on change de phase. Il se fonde notamment sur la loi de Moore, du nom du cocréateur d’Intel, qui l’a formulée en 1956, prévoyant le doublement tous les deux ans de la capacité des ordinateurs. Arrivera donc inéluctablement, selon Kurzweil, un point crucial où l’intelligence des machines supplantera celle des hommes. Dès lors, nous basculerions dans un autre univers, dans lequel des hybridations, voire une fusion, entre l’homme et la machine deviennent possibles. Un scénario cauchemardesque pour beaucoup. Mais Kurzweil y voit au contraire l’avènement d’une humanité nouvelle, une véritable libération. Le corps serait autoréparable, et à terme on pourrait le quitter en téléchargeant nos intelligences sur des disques durs nous garantissant l’éternité...

D’autres spécialistes vous ont, au contraire, ramenés sur terre. L’informaticien Gérard Berry rappelle ainsi que, dans le film 2001 : odyssée de l’espace", l’ordinateur est massif et intelligent, alors qu’en 2012 nos ordinateurs "sont toujours plus petits et demeurent très bêtes"...
Gérard Berry pense que les prévisions de la science-fiction se révèlent souvent fausses. Et il n’est pas le seul. En fait, les changements qui adviennent sont souvent très différents de ceux qu’on prévoit ou qu’on redoute. On a imaginé, par exemple, toutes sortes d’implants électroniques dans notre corps, des nanorobots et même des cartes mémoire permettant d’étendre les capacités du cerveau. Pourtant, le plus probable, comme l’explique le spécialiste de l’intelligence artificielle Jean-Claude Heudin, est sans doute que nos extensions à venir seront situées près du corps et non intégrées dans la chair - ne serait-ce que pour pouvoir y accéder en cas de problème de maintenance...

Autre domaine dans lequel on a assisté à des avancées spectaculaires : les neurosciences. Grâce à l’imagerie cérébrale, des chercheurs rêvent ainsi de transpercer ce que Marc Aurèle nommait la "forteresse de l’âme"...
Des pas spectaculaires sont faits dans cette direction. Nous avons notamment interrogé Moran Cerf, un jeune chercheur franco-israélien qui a réalisé une expérience que la presse anglo-saxonne n’a pas hésité à comparer, un peu rapidement, au film Inception ! Grâce à des électrodes placées dans le lobe pariétal, les scientifiques ont pu voir en temps réel sur un écran comment des individus parviennent à choisir et à faire revenir à leur conscience une image précise. Ce qui renouvelle les théories sur notre perception du monde extérieur et sur la part de construction active qui s’y joue. Toutefois, il ne faut pas rêver. Quels que soient les progrès accomplis, nous ne connaissons encore que très peu des mécanismes du cerveau, à peine 5 %. Et ce qu’il faut interroger, nous semble-t-il, c’est la primauté massive accordée à cette visibilité. Incontestablement, l’imagerie cérébrale permet des découvertes. Mais un cerveau intégralement visible et transparent - dont nous sommes encore loin - permettrait-il pour autant de rendre compte de la conscience et de l’humain ? C’est ce que contestent aujourd’hui nombre de philosophes, notamment l’Australien David Chalmers, qui fait de la conscience le "problème difficile" que les neurosciences ne parviennent toujours pas à résoudre : comment expliquer qu’un cerveau calculateur ait aussi le sentiment irréductible d’éprouver quelque chose en première personne ? Faut-il admettre que l’humain soit aussi constitué d’une part d’ombre, d’intériorité non visible, qu’aucune machine ne pourra jamais restituer ?

Vous évoquiez la reproduction. Les techniques de procréation médicale assistée préparent-elles aussi des mutations profondes ?
Aujourd’hui, ces mutations concernent plus le domaine symbolique que les données démographiques. Mais leur impact, à terme, est loin d’être négligeable. Ainsi, pour Françoise Héritier, depuis toujours, on jugeait la maternité certaine et la paternité douteuse... quasi par définition ! À présent, les tests ADN rendent aisément la paternité certaine, et c’est l’idée de la maternité qui devient floue : avec la gestation pour autrui, mère biologique, mère porteuse, mère éducative se dissocient. Là encore, les lignes se déplacent, exigent qu’on s’interroge.

Serions-nous finalement au seuil d’une humanité 2.0 ?
Nous ne faisons pas un travail de futurologie. Pour nous, l’enjeu principal est plutôt d’inciter à recomposer un humanisme. Celui-ci devrait tenir compte des sciences et des techniques, sans les craindre ni les magnifier à l’excès. Il intégrerait les décentrements introduits par la pensée contemporaine, abandonnerait l’arrogance des vieilles définitions de l’homme. Mais il n’abdiquerait pas les spécificités de notre espèce : nous demeurons toujours les seuls êtres parlant un langage articulé inventif, les seuls à avoir produit des sciences, des littératures et des arts, et à formuler une éthique. C’est pourquoi il faut réendosser cette part de responsabilité qui incombe à chacun et ne pas l’abandonner aux seuls experts. Cette tâche nous dépasse, c’est évident. Mais il fallait souligner son urgence.

(Propos recueillis par Thomas Mahler)

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Repères

Monique Atlan
Licenciée en droit, diplômée de Sciences Po Paris, diplômée de langues orientales, Monique Atlan est journaliste-productrice à France Télévisions, animatrice du programme littéraire quotidien Dans quelle étagère sur France 2.
1977 : Journaliste au service Culture de la rédaction d’Antenne 2.
1980 : Dirige pendant dix ans la rubrique Livres du magazine Sciences et Avenir.
1993 : Productrice de Un livre, des livres.
1994 : Crée le premier prix littéraire de France 2.
2002 : Réalisatrice de la série Vues de l’esprit, sur France 5.
2007 : Dans quelle étagère sur France 2.

Roger-Pol Droit
Normalien, agrégé et docteur en philosophie, Roger-Pol Droit est journaliste, chercheur au CNRS, enseignant à Sciences po et membre du Comité national pour les sciences de la vie.
1989 : L’oubli de l’Inde (Seuil).
1997 : Le culte du néant (Seuil).
1998 : La compagnie des philosophes (Odile Jacob).
2001 : 101 expériences de philosophie quotidienne (Odile Jacob).
2007 : Généalogie des barbares (Odile Jacob).
2009 : Les héros de la sagesse (Plon).
2011 : Maîtres à penser. 20 philosophes qui ont fait le XXe siècle (Flammarion).