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« Eloge de la haine »

mardi 7 février 2012, par La Rédaction

"Eloge de la haine",
par Khaled Khalifa.
Traduit de l’arabe par Rania Samara.
Editions Actes Sud, collection Sindbad. 336 pages.

***

Scénariste et romancier syrien, l’Aleppin Khaled Khalifa livre avec son troisième roman, Eloge de la haine, un magnifique récit de la jeunesse arabe des années 1980, prise en tenaille entre l’islamisme radical et le despotisme militaire. Un livre qui fait écho aux soubresauts contemporains du monde arabe.

« L’odeur de la vieille armoire a fait de moi une femme un peu maniaque, toujours affairée à fermer les portes, ou à fouiller dans les tiroirs à la recherche des vieilles photos que j’avais soigneusement rangées un jour… » Ainsi débute le beau livre du Syrien Khaled Khalifa. L’évocation de la vieille armoire aux nombreux tiroirs renfermant encore les odeurs du passé, donne le ton de ce roman nostalgique qui n’est pas sans rappeler la narration à la fois réaliste et poétique de Naguib Mahfouz fouillant dans la mémoire de ses personnages, évoluant à l’ombre des grandes maisonnées cairotes.

Tout comme le prix Nobel égyptien, le romancier syrien a construit son récit intergénérationnel, mêlant le réel et les souvenirs, la poésie du passé et la pesanteur du présent. Son roman est une construction vaste et complexe comme la conscience où hier et aujourd’hui se rejoignent dans une même résonance. Magnifiquement traduit de l’arabe avec un admirable sens de détails et de lyrisme, Eloge de la haine est un grand roman de la tragi-comédie humaine, empreint des bruits et des fureurs de l’univers syrien dont il décrit l’entrée laborieuse dans la modernité.

Une narratrice anonyme et passionnée

L’action de ce roman, qui a valu à son auteur d’être nominé pour le Prix international du roman arabe en 2008, se déroule dans la Syrie des années 1980, en proie à des violences d’une brutalité inouïe, opposant les sbires du régime militaire alaouite à des contestataires islamistes. Ces contestations réprimées dans le sang firent à l’époque plus de 25 000 morts. Elles débouchèrent sur « un Etat sécuritaire qui a confisqué tous les droits (…), la parole a été interdite et le peu de liberté a été confisqué aussi, a expliqué Khalifa dans une récente interview accordée à Médiapart. La vie en Syrie s’est figée depuis la fin des années 1980. »

La description réaliste et poignante que fait Khalid Khalifa de ces « événements » (litote qu’emploient encore aujourd’hui les Syriens pour se référer à la répression de la contestation fondamentaliste) renvoie aussi aux insurrections qui secouent son pays aujourd’hui, permettant aux lecteurs de les situer dans la longue histoire.
Au cœur du roman de Khalifa, une jeune Syrienne qui grandit au sein d’une famille de marchands de tapis, famille conservatrice et bourgeoise d’Alep d’où était parti le mouvement de la contestation islamiste, il y a trente ans. C’est à travers les yeux de cette jeune femme anonyme, à la fois narratrice et personnage principal, que le romancier a choisi de raconter son récit. Si elle n’est pas nommée, a expliqué le romancier, c’est parce qu’elle englobe plusieurs personnages à la fois. Des personnages que Khalifa a croisés et connus à Alep, cette ville contestatrice dans l’âme dont il est lui-même originaire.

Avant d’être actrice des événements dramatiques, l’héroïne d’Eloge de la haine est d’abord le témoin de la dérive à la fois fondamentaliste et despotique de son pays. La maison de ses grands-parents où elle grandit, protégée par ses hautes murailles, est en quelque sorte une métaphore intimiste de la société syrienne en général, les nombreux oncles et les tantes qui le peuplent représentant les différentes sensibilités en présence. Pilier de la famille, la tante Mariam. Personnage profondément pieux qui inculque à la narratrice le tabou du « corps pécheur soumis aux flammes de l’enfer », et compense sa propre frustration sexuelle en écoutant les chansons d’Oum Kalthoum au lyrisme sirupeux.

Il y a aussi les trois oncles : Bakr qui fréquente les fondamentalistes musulmans, Salim le studieux et Omar aussi libertin que mafieux. Enfin, il y a Radwan l’aveugle que le grand-père avait recueilli dans la maison pour en faire le gardien de la bonne réputation de la famille. Chaque jeudi, celui-ci accompagnait les femmes de la maisonnée au hammam, attendant devant la porte qu’elles aient fini pour les raccompagner à la maison. « Il nous précédait, la tête haute, le pas sûr et mesuré, se souvient la narratrice. Cette scène récurrente consolida le prestige de notre famille dans le quartier Jelloum, indifférent aux bouleversements qu’ont connus les grandes Cités ».

Fresque balzacienne

C’est à l’école que la jeune narratrice prend vraiment conscience des bouleversements à l’œuvre dans sa société, des conflits sourds, des ressentiments des civils face aux militaires tout-puissants qui font la loi. Jusque dans la salle de classe où les parents viennent humilier les professeurs s’ils ont eu la mauvaise idée de mal noter leurs progénitures. Seuls, les religieux osent s’élever contre ces injustices. L’imagination de la narratrice est enflammée par le discours de la pureté et de la haine tenu par les islamistes. La haine s’accapare ainsi de la conscience de cette jeune fille fragile, lui offrant le sentiment de la supériorité sur les autres filles de son âge qui ne pensent qu’à s’amuser. Parallèlement, l’équilibre précaire qui régnait dans la maison-forteresse de la cité Jelloum est mis à mal par les violences qui éclatent opposant les militaires proches du régime à l’Organisation des Frères musulmans qu’ont rejointe les frères et oncles de la narratrice. L’été s’annonce chaud…

Fresque balzacienne de la société syrienne sur laquelle souffle les vents de l’Histoire, Eloge de la haine est le troisième roman sous la plume d’un des romanciers iconique de la Syrie contemporaine. Khaled Khalifa appartient à la nouvelle génération des écrivains qui avaient beaucoup cru aux promesses de réformes du fils Assad lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2000. La déception et le désenchantement que leurs récits mettent en scène sont à la mesure des espoirs trahis du « printemps de Damas ».

Par Tirthankar Chanda

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