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Philippe Descola : "Luttons contre le prêt-à-penser !"

dimanche 4 mars 2012, par La Rédaction

Un plant de manioc peut-il parler à l’homme en rêve et lui dicter ce qu’il doit faire ? L’oiseau chassé peut-il être considéré comme un beau-frère ? C’est à ces questions que Philippe Descola a voulu trouver réponse. Le successeur de Claude Lévi-Strauss et de Françoise Héritier au Collège de France, lecteur assidu dans sa tendre enfance des grands livres reliés du "Tour du monde" - équivalent du National Geographic au tournant du XIXe siècle -, a ainsi fait de sa vie un combat acharné contre l’ethnocentrisme. En 1976, il ferme ses albums de Tintin pour rejoindre les vrais Jivaro, dans la forêt amazonienne. L’expérience dure trois ans, et lui ouvre les portes d’une autre compréhension du monde. Aujourd’hui directeur du Laboratoire d’anthropologie sociale, celui qui se définissait sur le terrain comme un "badaud professionnel" a décidé de se poser un peu pour mieux défendre sa théorie des approches du monde.

Lors de votre nomination au Collège de France, vous avez rebaptisé votre chaire "Anthropologie de la nature". Un oxymore. Pourquoi ?
Notre conception du monde, qui consiste à séparer la nature des activités humaines, est loin d’être universelle : je cherchais un moyen efficace pour le montrer. L’anthropologue doit à tout prix dépasser cette séparation pour mieux appréhender le monde. Depuis la fin du XIXe siècle, notre discipline s’est fondée sur l’idée du relativisme méthodique : nous utilisons les catégories dans lesquelles nous nous pensons nous-mêmes comme étalon pour étudier les autres. C’est une terrible erreur. On ne peut tout de même pas choisir la famille monogame occidentale pour évaluer toutes les formes d’alliance matrimoniale dans le monde ! J’ai donc souhaité faire éclater ce carcan, qui ne faisait qu’obscurcir la nature même des systèmes chez les peuples étudiés.

Vous avez passé trois ans chez les Jivaro Achuar en Équateur. Est-ce cette expérience amazonienne qui vous a amené à réfléchir sur le rapport entre nature et culture ?
Elle a profondément changé ma vie et mes perspectives de travail. Un matin, vous vous réveillez, et l’homme qui vous héberge vous raconte qu’un plant de manioc lui a parlé en rêve. Puis, au fil du temps, vous vous rendez compte qu’il n’est pas le seul à rêver d’une nature dotée d’intentionnalité. Les Achuar se lèvent très tôt - vers trois heures du matin - et se réunissent autour d’un feu pour décider ce qu’ils vont faire de leur journée. En fonction de ce qu’ils ont rêvé. Rêver de pêcher un poisson est un bon signe, paradoxalement, pour aller à la chasse. Rêver de tuer un pécari est une bonne indication pour aller à la pêche. Il y a donc ces songes étranges et récurrents, qui vous préoccupent et que vous peinez à décrypter, mais aussi ces incantations magiques que les gens chantonnent en permanence, et qui servent d’outils de connexion entre humains et non-humains. Par exemple, vous êtes hors de ma vue, mais, pour vous influencer, je vais chanter mentalement un air qui va agir sur vos décisions.

N’est-ce pas la raison d’être de l’anthropologie que d’expliquer ces situations ?
Absolument. Mais même l’anthropologue peut passer à côté de cette question fondamentale : pourquoi notre représentation d’Occidental serait-elle plus légitime que la leur ? Les Jivaro ne séparent pas la culture de la nature ; ils lui attribuent des propriétés que nous, Occidentaux, croyons spécifiquement humaines. Quand j’ai découvert cela, j’ai commencé à remettre en cause cette vision dualiste propre à l’homme moderne.

Dualité somme toute récente...
Oui, l’idée de nature ne prend sa forme définitive qu’au XVIIe siècle, et même chez Rousseau, l’opposition entre nature et société n’existe pas encore. Nous devons la notion de culture telle que nous l’entendons aujourd’hui à l’Allemagne du XIXe siècle. Le sociologue Norbert Elias a très bien montré dans Le procès de la civilisation l’ampleur de la réaction germanique contre l’universalisme de la philosophie des Lumières.
L’Allemagne n’était pas encore un pays à proprement parler à cette époque et elle se questionnait sur son identité. La langue, bien entendu, mais aussi la religion, les coutumes, l’histoire commune ont permis de déterminer des spécificités propres au peuple allemand. Puis, cette idée a traversé l’Atlantique et a prospéré aux États-Unis sous la houlette de l’un des pères fondateurs de l’anthropologie américaine qu’est Franz Boas. C’est de là que vient l’idée largement répandue en Occident qu’il y a, d’un côté, un monde naturel et, de l’autre, une grande variété de cultures qui s’adaptent à cet environnement. C’est ce que j’appelle le "naturalisme".

C’est l’objet de votre livre Par-delà nature et culture, paru en 2005. Mais n’est-ce pas dangereux de vouloir remettre en cause cette séparation entre culture et nature ? Après tout, on lui doit aussi le progrès...
Il ne s’agit certainement pas de l’éradiquer. Mais il est important de rappeler qu’il existe d’autres systèmes, tout aussi crédibles ailleurs, et qu’on ne peut appréhender une société qu’en assimilant son mode de pensée. Nous, les Occidentaux, considérons l’homme comme une entité distincte, parce qu’il possède une conscience, un cogito, une intériorité. Mais, d’un point de vue purement physique, rien ne le distingue des autres objets, puisque son corps est soumis aux mêmes principes chimiques et physiques. Êtres animés et inanimés subissent de la même manière l’attraction terrestre, par exemple.
Pour l’Occidental, il y a donc discontinuité sur le plan de l’intériorité, mais continuité physique avec la nature. Eh bien, pour les animistes, et les Jivaro en sont un bon exemple, c’est tout le contraire. Les plantes, les animaux sont considérés comme des personnes, dotées d’une intériorité qui leur confère une certaine sensibilité, voire une vie sociale...
Mais d’un point de vue physique, chacun d’eux a un corps particulier, doté d’atouts biologiques spécifiques, qui lui donnent accès à un certain type de monde. Il y a le monde du poisson, celui du papillon, du toucan... Et ces mondes communiquent entre eux, dans les rêves, par exemple.

Vous distinguez quatre modes de pensée...
En plus du mode dualiste des Occidentaux et de l’animisme, le totémisme, très présent en Australie et qui consiste à regrouper humains et non-humains partageant les mêmes propriétés au sein d’un même groupe. Chaque totem représente en quelque sorte une caractéristique de comportement qui peut correspondre aussi bien à l’homme qu’à l’animal. Vous avez par exemple le totem de l’agilité, celui de la paresse... Et, enfin, l’analogisme, une forme très courante, qu’on retrouve aussi bien en Chine qu’en Inde, au Mexique ou même en Afrique de l’Ouest et n’est pas si loin de nous, puisqu’il a été notre système de pensée en Europe, de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance. Dans ce système, le monde est composé de singularités reliées entre elles et ordonnées par un dispositif de correspondances. En Inde, ce sont les castes qui hiérarchisent la société ; dans la pensée chinoise, on décèle des analogies entre certains éléments du monde et on les relie par des tableaux de correspondances... Et en Occident, de Plotin jusqu’à l’aube du naturalisme, on a considéré que tous les êtres étaient organisés le long d’une échelle qui va du plus parfait (Dieu) au moins parfait (les plus petites entités). Je crois que l’étude de ces quatre formes est indispensable à l’anthropologue.

Quels sont les enjeux de l’anthropologie aujourd’hui ?
Le même qu’hier, c’est-à-dire d’échapper au prêt-à-penser. C’était le cas dès les origines de la discipline, mais je pense que ça devient de plus en plus nécessaire. La connaissance de l’autre doit nous permettre de nous libérer de la tyrannie du quotidien et de penser que d’autres futurs sont possibles.
Certes, c’est ce que les philosophes font aussi. Mais nous avons l’avantage sur eux de pouvoir jouer sur des expériences historiques, géographiques, sociologiques extrêmement variées, qui montrent l’étendue des solutions apportées à tel problème ou à telle société. Je crois que l’anthropologue doit conserver une certaine foi dans l’inventivité collective. Même si c’est loin d’être toujours facile ! Et puis, il y a un autre aspect, non moins fondamental, c’est de s’intéresser aux conséquences de nos théories dans d’autres domaines. Je serais très intéressé, par exemple, de voir si les différents modes de pensée que j’évoquais tout à l’heure ont une base psychique. Je suis d’ailleurs en contact avec un psychologue qui est en train d’y travailler. Il m’arrive aussi de collaborer avec des médiévistes, des hellénistes...

Êtes-vous retourné chez les Jivaro ?
Bien sûr, à plusieurs reprises. Mais ça fait une dizaine d’années que je n’y suis pas allé. C’est quand même amusant que vous me posiez cette question, car il s’avère que j’ai rêvé d’eux cette nuit. C’est étrange, ils vivaient dans un contexte urbain, dans une ville en tôle ondulée et en béton, avec des voitures partout... Je sais très bien que ce n’est pas le cas, car j’ai des nouvelles de temps en temps. Ils sont encore relativement isolés. Il n’y a toujours pas de routes et on peut pénétrer chez eux avec de petits avions, seulement avec leur permission. Ils ont réussi à se protéger relativement bien de la spoliation territoriale ; c’est quand même le plus important, non ?

(Propos recueillis par Victoria Gairin)

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