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L’intervention extérieure en Syrie source de dissensions au sein et autour du CNS

samedi 10 mars 2012, par La Rédaction

Jeudi 1er mars, le professeur Burhan Ghalioun a tenu une conférence de presse à Paris, qui n’a pas fini de susciter des débats entre Syriens, à l’extérieur et au sein même du Conseil National Syrien (CNS). La principale annonce de cette rencontre avec des journalistes, au Centre d’Accueil de la Presse Etrangère (CAPE), a concerné la création d’un Bureau Militaire Consultatif. Ce nouvel organe du CNS n’aura pas pour vocation d’organiser une réponse militaire aux exactions commises contre les populations, avant-hier à Daraa, Lattaquié et Banias, hier à Douma, Hama et Zabadani, aujourd’hui à Homs, Rastan et Qouseïr, demain à Idlib et Deïr al Zor, et peut-être après-demain à Damas et Alep… avant que le même cycle recommence. Il aura pour fonction de permettre à l’Armée Syrienne Libre (ASL) de mener à bien la mission qu’elle s’est donnée - protéger les citoyens et les populations -, en accueillant, depuis l’été, les officiers et soldats poussés à la désertion par les crimes que leur hiérarchie leur ordonne de commettre. Composé de militaires et de civils, le Bureau s’efforcera de superviser, organiser et unir les rangs de l’ASL, qu’il tentera d’approvisionner en armes et dont il définira aussi les missions.

L’idée qui régit ce projet est que, en planifiant au niveau du CNS l’approvisionnement en armes de l’ASL, les "politiques" préviendront les initiatives des "militaires" et empêcheront la prolifération des armes et munitions d’une manière désordonnée et anarchique. Elle pourrait en effet favoriser leur dispersion et leur appropriation par des groupes ou des individus incontrôlés. Le risque lié à des acquisitions ou des distributions sauvages réside dans l’explosion d’une guerre civile, la résistance actuelle aux menées des forces du régime pouvant alors se transformer en affrontements entre communautés.

Ce nouvel organe du Conseil sera la structure de coordination entre le CNS et l’ASL, annoncée et attendue depuis des mois. Suite à une première rencontre, le 10 novembre 2011, entre le colonel Riyad Al Asaad, chef de l’ASL, et deux membres du Bureau exécutif du CNS, Samir Al Nachar (Déclaration de Damas) et Farouq Tayfour (Frères Musulmans), une forte délégation du Conseil conduite par son président s’était rendue, le 28 novembre, dans le Sandjak d’Alexandrette, pour officialiser les relations entre les deux organisations. Les politiques du CNS et les militaires de l’ASL avaient déclaré à cette occasion leur intention de créer un bureau de coordination, chargé d’harmoniser leur travail dans les domaines politique, militaire, humanitaire et médiatique. Mais ce bureau n’a pas vu le jour. L’idée en a été relancée lors d’une nouvelle rencontre tenue entre les deux directions, les 12 et 13 janvier 2012. Mais, une fois encore, elle est restée sans effet, inspirant au chef de l’ASL des critiques de plus en plus acerbes vis-à-vis de ses partenaires politiques.

Sur ces entrefaites, l’annonce de la défection du général Ahmed Moustapha Al Cheykh, au début du mois de janvier 2012, a posé la question, toujours délicate parmi les militaires, de la hiérarchie et de la préséance. Pour éviter de froisser le chef de l’ASL, attaché à son commandement, tout en respectant les formes, l’idée a été avancée d’un Haut Conseil Militaire de la Révolution Syrienne. Ouvert à tous les officiers ayant déjà déserté ou susceptibles de rallier la dissidence, il devait leur permettre de chapeauter théoriquement, mais sans interférer pratiquement dans leurs opérations, l’ensemble des groupes armés déjà attelés à la défense de la population syrienne et à la protection de la révolution en Syrie. Mais ce nouveau projet tardant encore une fois à se concrétiser, le général Al Cheykh, qui avait participé à la rencontre du mois de janvier entre le CNS et l’ASL, a finalement annoncé de manière unilatérale, le 6 février, la création d’un Haut Conseil Militaire Révolutionnaire de Libération de la Syrie...

L’annonce du professeur Ghalioun s’inscrit dans ce contexte. La mise en place du Bureau Militaire Consultatif témoigne de la prise de conscience, par le CNS, qui s’est surtout employé depuis sa création à obtenir la reconnaissance de sa représentativité et de sa légitimité par la communauté internationale, qu’il est grand temps de s’intéresser aux questions militaires. Il s’agit d’un développement significatif, compte-tenu des préventions qu’entretiennent les politiques siégeant au Conseil vis-à-vis des militaires, dont ils redoutent les initiatives et, surtout, l’émancipation. Malheureusement, elle intervient au moment où les demandes de "protection internationale" émanant de la population syrienne ont été accrues et intensifiées par le déchainement de la violence du régime contre le quartier de Baba Amr, à Homs. Elle suscite de ce fait des critiques en provenance de deux côtés opposés.

Les "pacifistes", qui estiment ou qui affectent de penser qu’une solution politique passant par le dialogue avec le régime reste possible, et que le peuple syrien doit persévérer dans sa révolution sans se laisser entraîner dans des affrontements armés au lieu de croire contre toute évidence à une réelle volonté internationale de lui apporter son soutien, ont aussitôt dénoncé une attitude irraisonnable et pousse au crime. C’est le cas de Louaï Huseïn, récent fondateur d’un parti politique dénommé Courant de l’Edification de l’Etat, qui a considéré que "ceux qui appellent désormais à prendre les armes et encouragent les opérations contre l’armée syrienne auront eux aussi du sang sur les mains". Selon lui, "ceux qui appellent au meurtre comme l’autre partie - sous-entendu le régime syrien... -, et participent de ce fait à la division de la société syrienne, se disqualifient d’eux-mêmes pour tout dialogue et toute négociation". Son point de vue est partagé par Huseïn Al Awdat, qui prend toutefois le soin de rappeler que "c’est la violence du régime et son rejet de toute autre solution qui, en condamnant toutes les issues à l’exception de la militarisation, portent la responsabilité de la situation".

A l’opposé, le général à la retraite Aqil Hachem, "conseiller militaire du CNS", a fustigé les insuffisances et les atermoiements de Burhan Ghalioun. Il révèle, dans une interview accordée le jeudi 1er mars à la chaine de télévision Barada TV, proche de la Déclaration de Damas, qu’il avait été invité à exposer ses idées et ses plans aux membres du bureau exécutif du CNS, réunis à Doha au cours du mois de février, avant la réunion à Tunis des "Amis du Peuple syrien". Prenant en compte, d’une part, les appels au secours de la population syrienne livrée aux exactions des forces de sécurité du régime, et dénonçant, d’autre part, les moyens et modes d’action d’un pouvoir qui n’hésitait pas à éradiquer sa propre population, il avait affirmé qu’il était inutile de se voiler la face. "L’intervention militaire extérieure" était déjà une réalité de fait en Syrie, avec le soutien en hommes, en armes et en matériels techniques de toutes natures fourni à Damas par Moscou et Téhéran, comme par certaines factions pro-iraniennes au Liban et en Irak. Pour venir en aide à leurs compatriotes, il les avait donc convaincus d’adopter un plan en trois points qui organisait : 1 / le soutien logistique et technique à la lutte armée menée par l’ASL et les "révolutionnaires combattants", 2 / le rôle de coordinateur de l’ASL dans une éventuelle intervention militaire extérieure, et 3 / le maintien de la sécurité qui incomberait à l’ASL durant la période séparant la chute du régime de la mise en place du nouveau pouvoir.

Or, alors qu’il s’apprêtait à prendre place, jeudi 1er mars, au côté du président du CNS, dans la salle du CAPE, celui-ci lui avait signifié que, s’il comptait bien aborder la question de l’ASL et de ses besoins en armes et en munitions, il s’opposerait à toute évocation, dans le contexte de cette conférence, d’une "intervention militaire extérieure". Le général Hachem avait donc claqué la porte. Mais il tenait à faire savoir, via la chaîne qui lui avait tendu ses micros, qu’il quittait le Conseil militaire du CNS et qu’il s’abstiendrait de coopérer désormais avec le Bureau exécutif du CNS qui n’avait pas le courage d’assumer en public les choix qu’il faisait en privé. S’il continuait de respecter le Conseil en lui-même, qui comportait dans ses rangs et à sa tête des personnalités respectables et qui restait pour lui le "représentant légitime" du peuple syrien, il dénonçait certains membres de son bureau exécutif, à commencer par son plus haut responsable.

Confronté à une question qu’il avait préféré occulter durant plusieurs mois, le CNS apparaît aujourd’hui au pied du mur. Il ne pourra se maintenir longtemps dans une position ambiguë qui le laisse seul au milieu du gué, qui l’expose aux critiques des différentes parties prenantes en Syrie, mais qui ne lui a rien apporté jusqu’ici de décisif en provenance de la communauté internationale. La reconnaissance récente de sa représentativité et de sa légitimité ne valent promesses de soutien ni concret, ni immédiat. Il devra donc clarifier le rôle qu’il s’estime fondé à assumer et qu’il entend délibérément jouer : se perçoit-il comme l’instance dirigeante d’une révolution à laquelle il aurait vocation - et les moyens… - d’imposer la démarche perçue par lui comme la plus pertinente ? ou est-il le simple représentant et porte-parole à l’extérieur d’un mouvement sans lequel il n’aurait jamais existé, sur lequel il est dépourvu de véritable emprise, et dont l’interruption signifierait aussitôt sa fin ?

L’atout dont il dispose est que, faute d’alternative, les révolutionnaires syriens qui veulent continuer de descendre dans les rues se résignent encore à voir en lui leur moins mauvais agent d’influence à l’extérieur. Mais ceux qui, pour accéder à la liberté, à la justice et à la dignité, s’exposent aux tirs à balles réelles de l’armée du régime, aux exactions des moukhabarat et à la sauvagerie criminelle des chabbiha, pourraient bientôt exiger que Burhan Ghalioun cède sa place à un autre, plus à même d’exprimer les attentes de ceux qui "font la révolution". Au cours des derniers jours, un nouveau candidat à son remplacement est venu s’ajouter à ceux déjà mentionnés au mois de janvier, puis au mois de février : Georges Sabra, Bassma Qodmani, Samir Al Nachar et Bassam Al Imadi... Il s’agit de l’avocat Haytham Al Maleh, qui a montré, en organisant autour de lui au sein du CNS, une sorte de lobby, que son grand âge (près de 85 ans) n’avait rien enlevé à sa combattivité.

Prenant acte de la paralysie du Conseil sur un certain nombre de sujets, du fait de la main mise de tel ou tel groupe sur quelques unes de ses activités auxquelles toutes les tendances auraient souhaité apporter leur contribution, il a annoncé, le 27 février, la création d’un "Groupe d’Action Nationale Syrienne". Ses membres, une vingtaine à ce jour, n’entendent pas quitter le CNS. Ils veulent au contraire agir de l’intérieur comme le font déjà d’autres composantes du Conseil, qu’il s’agisse de partis politiques constitués comme les Frères Musulmans, de regroupements de partis et d’individus comme la Déclaration de Damas, ou de rassemblements de nouveaux activistes à l’instar du "bloc des technocrates". Il s’agit donc d’un groupe de pression, bien décidé à agir pour faire prévaloir ses positions en interne et réformer le CNS.

Ce groupe ne présente pas de couleur politique particulière. Mais il réunit, autour de son chef de fil, l’avocat Haytham Al Maleh, des anciens détenus du Printemps de Damas, Walid Al Bounni, Fawwaz Tallo et Kamal Al Labwani, ainsi qu’un éventail très large de représentants des différentes communautés syriennes : Catherine Al Talli (chrétienne), Jean Antar (assyrien), Imadeddin Rachid et Anas Al Abdeh (sunnites), Moundher Makhos (alaouite), Jabr Al Choufi (druze) et Adib Al Chichakli (kurde). Il veut re-dynamiser le Conseil et entend se doter pour ce faire de bureaux spécialisés pour les relations extérieures, les aides humanitaires, les contacts avec les médias, les finances, les questions juridiques et "la protection des citoyens". Surtout, il se prononce avec force pour "le soutien à l’Armée Syrienne Libre, sur laquelle repose le fardeau principal dans la période actuelle de lutte pour la chute du régime".

Son insistance sur ce dernier point, qui est aussi l’une des exigences majeures de la révolution et l’une des conditions de réussite du scénario des révolutionnaires, n’est sans doute pas étrangère à la prise de position de Burhan Ghalioun.

Photo : Rencontre entre le CNS et l’ASL (novembre 2011)

(05 mars 2012 - Ignace Leverrier)

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