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Le Temps qu’il reste

mercredi 26 août 2009, par Louis Guichard

Film franco-palestinien de Elia Suleiman

Le Buster Keaton de Nazareth, le Tati palestinien, le Kitano arabo-israélien : voilà jusqu’à présent la carte de visite d’Elia Suleiman, révélé par Chronique d’une disparition, en 1996, confirmé comme un cinéaste majeur avec Intervention divine, en 2002. Ces références tiennent toujours, mais Suleiman manifeste aujourd’hui une ambition nouvelle. Sans rien abdiquer de son style, il met en scène sa recherche du temps perdu et donne ainsi à « son » sujet de toujours (être palestinien en Israël) une dimension historique et une autre, très intime.

Le Temps qu’il reste, c’est donc, d’abord, le temps qui passe, entre 1948 et la fin des années 2000, à Nazareth. Le premier mouvement du film montre le père d’Elia avant la naissance de son fils : un combattant résistant contre l’armée israélienne, épargné de justesse, et qui restera toute sa vie suspect, surveillé de près par l’occupant. Cette période est celle avec laquelle le cinéaste est le moins à l’aise, sans doute parce qu’elle ne repose pas directement sur des souvenirs personnels (les carnets du père ont servi de documentation). Et puis, il y a la difficulté de plier des scènes de guerre et de terreur à la forme élégante, euphémique, savamment burlesque, qui est la signature de Suleiman...

Cette même forme fait merveille dès le passage à la vie de famille dans les années 60-70 : Elia, enfant (unique), puis ado, élève à l’école israélienne, grandit au milieu de voisins ayant, comme ses parents, choisi (et eu la possibilité) de rester, devenant ainsi une « minorité dans leur propre pays », selon les mots du réalisateur. S’impose alors la magie d’une reconstitution épurée, graphique, et de gags souvent silencieux qui disent l’amour (réciproque entre un enfant et ses parents) comme la désespérance et la colère, sous toutes leurs formes. La tante d’Elia a perdu la boule, un voisin menace régulièrement de s’immoler par le feu (pour qu’on l’en empêche ?) en lançant d’improbables aphorismes vengeurs et, malgré lui, comiques. Tout se déglingue, se désagrège peu à peu, mais la vie continue, joyeuse. Incidemment, un bonheur, même très fragile (comme une partie de pêche nocturne), constitue une forme de résistance en soi : c’est l’une des idées-clés du film.

Voilà sans doute pourquoi le volet contemporain est si bouleversant : comme après une catastrophe, la vie a déserté les lieux (maison, terrasse, café) qui nous sont devenus familiers à nous aussi. Des fantômes y ont pris place. Fantôme de père (mort), fantôme de mère (malade, infirme, absente au monde) et même fantôme de fils : Elia, statique et muet, de retour d’on ne sait où, retrouvant les « fantômes » de ses potes de jeunesse. Le défilement des années, écueil de tant de récits au cinéma, trouve ici une traduction parfaite et terrible, entre la fluidité (aucune démarcation d’une époque à l’autre) et la brutalité : soudain, dans les mêmes cadrages, les êtres chers ne sont plus là, au propre comme au figuré.

Même si l’humour de Suleiman, salvateur, pacifiant, étincelle jusqu’au bout (la séquence anthologique de saut du mur érigé par Israël), le film va au-delà de la comédie paradoxale. Au-delà, également, de la chronique militante et du ressentiment. Le Temps qu’il reste prouve qu’un auteur peut être simultanément « tatiesque » et proustien, évoquer une situation brûlante et glisser vers la méditation poétique, la métaphysique. Pratiquer un cinéma ironique et façonner un émouvant mémorial.

Louis Guichard

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